Les mutins remettent l’humain à l’honneur

En complément de cette note personnelle, mes camarades du Parti de Gauche Montreuil m’ont sollicité pour réagir à la proposition de Sarkozy en faveur d’un Memorial Day à la française. Je vous invite à la retrouver sur notre blog : 93100dessusdessous.

Nous voici le 11 novembre, jour de mémoire, jour de recueillement. Nous commémorons tous la fin de la grande boucherie : la première guerre mondiale. La première guerre industrielle, la guerre capitaliste par excellence, puisque son sort s’est dénoué par l’accumulation : la plus value en argent transformée en victimes de l’autre côté. Guerre capitaliste aussi puisque des fortunes colossales se sont bâties sur la fourniture d’armement et de matériel à destination des soldats. Cette guerre de masse a causé 9 millions de morts et laissé 8 millions d’invalides, les fameuse « gueules cassées ».

Gueules cassées, peintes par Otto Dix

Aujourd’hui, je veux juste partager une pensée fraternelle pour les victimes oubliées de ce conflit : les mutins de 1917. Je ne me lancerai pas dans une note historique. Malgré la difficulté d’accéder aux archives – le laps de cent ans n’étant pas encore révolu, elles ne sont toujours pas en libre accès -, des articles, des livres ont été publiés sur le sujet, qui peuvent permettre à chacun d’en apprendre plus sur ce « premier mai des poilus ».

Quelques éléments néanmoins. Début 1917, le général Nivelle lance une offensive sur le Chemin des Dames ; elle est sensée amener la fin de la guerre et le retour dans leurs foyers des soldats français. La boucherie ne débouchera pas sur la défaite allemande. Le moral des troupes, au plus bas, en sort plombé comme les corps truffés de balles. Dans les régiments, les mutineries commencent. Refus de monter au front. Rébellions. Désobéissance. Mutilations volontaires pour éviter de remonter en ligne. Le tout accompagné de slogans dont le plus répandu reste « A bas la guerre ! ». Sous une forme plus ou moins radicale, les mutineries touchent 50 régiments français sur 1 000.

La répression est féroce. Environ 3 500 condamnations ont été prononcées en rapport avec ces mutineries. Les conseils de guerre ont eu la main lourde. On dénombre entre autres 1 381 condamnations aux travaux forcés ou à de longues peines de prison et 554 condamnations à mort dont 49 furent effectives. Parmi ces dernières, 26 l’ont été pour actes de rébellion collective commise en juin ou juillet 1917.

Les mutineries n’ont pas été le monopole de l’armée française. Côté alliés, on note des actes similaires au sein des troupes britanniques, notamment au camp d’Etaples, ville bien connue de mon ami Silvère Chabot. Mais l’épisode le plus sanglant reste la répression des mutins russes au camp de la Courtine. Elle fera 200 victimes au moins.

Bien que féru d’histoire et, pendant mon adolescence d’histoire militaire, je n’ai eu connaissance de ces faits que tardivement et encore au travers d’un roman, Le Der des der de  Didier Daeninckx *. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je suis un grand lecteur de polar, plus précisément de roman noir. J’apprécie particulièrement l’utilisation du roman pour dévoiler les pans sombres de notre histoire ou opérer une critique sociale. J’aurais l’occasion d’y revenir donc je m’en vais cesser là cette digression littéraire.

Pour revenir au sujet, je pense fortement aux mutins de 1917 en cette journée de commémoration pour le moins nationale, quand elle n’est pas nationaliste. Bien qu’Alsacien pour un quart de mes origines, je ne présenterai aucune excuse : je ne partage pas la ferveur « bleu blanc rouge » en ce 11 novembre. La guerre de 14-18 a été une boucherie sans nom, d’une inutilité crasse. Sa principale caractéristique a été, j’ai introduit cette note ainsi, par l’industrialisation du massacre. Quelqu’une de très chère à mon cœur me faisait remarquer, alors que nous discutions du contenu de ce billet, que la guerre franco-prussienne de 1870 ou la guerre de Crimée entre Britanniques et Russes étaient déjà marquées de ce sceau. En y réfléchissant, je pense que ce sont des conflits de transition dans les méthodes : héritières des guerres napoléoniennes, elles annoncent le futur conflit mondial. Mais ce dernier, outre le changement d’échelle, est marqué par plusieurs éléments radicalement nouveaux.

La chair humaine est la matière première à partir de laquelle les assassins galonnés bâtissent leurs victoires, jusqu’à son mépris absolu. Que chacun puisse en juger avec les offensives successives de Verdun puis du Chemin des Dames au cours desquelles les pertes humaines ne comptent guère au regard des mètres gagnés sur l’ennemi. Le développement des techniques meurtrières : gaz de combat, lance-flammes, tanks, artillerie de plus en plus lourde, trahissent la recherche d’une plus-value quantifiée en victimes dans les lignes adverses. Au final, ces techniques nouvelles contribuent à déshumaniser l’ennemi dont on ne voit plus, comme dans les conflits passés, que la silhouette découpée sur le ciel. Ne pouvant voir l’ennemi dans les yeux, il n’a plus d’existence en tant qu’être humain.

C’est pourquoi, au final, ce que rappellent les mutins de 1917 demeure que la première victime de la guerre c’est l’Homme. A ce titre, en refusant de remonter se faire trouer la peau – et donc d’assassiner pour prévenir leur propre mort -, ils ont remis de l’humanité dans l’horreur. Rien que pour cela, ils méritent notre mémoire.

* A noter la très belle adaptation en bande dessinée par Tardi.

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Bonus vidéo : Les Mutins de 1917 en chanson

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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