Les Bonnes, de Jean Genet, au théâtre de l’Atelier

C’est une histoire d’oppressions. En sortant du Théâtre de l’Atelier, ce samedi soir, j’ai le souffle un court, une sorte de boule de bile tapie au fond de l’estomac. En s’attaquant aux Bonnes de Jean Genet, Sylvie Busnel a pris le parti d’une mise en tension permanente. Le côté malsain du texte, déjà raide par lui-même, s’en trouve surligné par un jeu de scène tout en tension.

Mise en scène de Sylvie Busnel

A titre personnel, je crois que j’aurais penché pour une approche plus froide voire clinique, proche de la réalisation des Diaboliques version Henri-Georges Clouzot. Je parle uniquement de mise en scène, hors le couple de femmes assassines, le texte de Boileau et Narcejac n’a rien de commun avec celui de Genet.

Sylvie Busnel a fait le choix de placer sa mise en scène sur un fil. Le fil ténu qui nous sépare de la folie furieuse. Elle est bien servie par les trois comédiennes : Prune Beuchat, Christine Brücher et Lolita Chammah. Dans un registre strident, sans cesse à la limite de la rupture, elles livrent une prestation quasi sans fautes malgré un texte pas des plus évidents à porter quand il faut occuper en même temps la scène.

Les Bonnes, c’est cette histoire de deux sœurs, employées de maison et toutes au service de « Madame », dont elles reproduisent, dans le secret de leurs nuits, les travers. C’est une histoire d’oppression, assez heguélienne dans le fond, où la maîtresse est aussi détestable que les esclaves volontaires pour un temps. La question de la libération va se poser, néanmoins, rapidement pour se réaliser au travers d’une issue fatale. La liberté dans la mort pour la cadette, le bagne pour l’aînée, l’affranchissement pour les deux. Nous sommes aussi au cœur du théâtre de la cruauté.

Oppression

Ne cherchons pas de parti pris politique. Chez Genet, il n’y en a jamais. Ou alors, il est à trouver du côté de Pier Paolo Pasolini et de son Salo ou les 120 jours de Sodome. Les choix artistiques de Sylvie Busnel soulignent, comme chez l’Italien, des instants de sexualité torve – essentiellement entre les deux sœurs – partie prenantes de l’oppression à laquelle se soumettent les deux servantes. Genet, lui-même soumis à la violence d’un désir interdit, n’aurait sûrement pas renié ce choix.

Reste la stridence du placement des comédiennes, sans cesse à la limite du « sur jeu ». Quelle performance que de quasi hurler ce texte qui demande, de la part du spectateur, une attention de tous les instants pour être assimilé, intégré, digéré. Faisant la part belle à l’émotion, à ce que l’on ne peut dire, pour souligner les maux, Sylvie Busnel délivre un vrai coup de poing dans l’estomac.

Il faut d’autant plus le saluer que son approche portait en soi tous les ingrédients du dérapage, voire du casse-gueule et que les comédiennes s’en sortent sacrément bien. Reste que j’en suis sorti assez mal à l’aise. Peut être parce que, derrière cette histoire de Bonnes, se cache quelque chose de plus universel : les mauvaises raisons de notre propre aliénation dans le rapport à l’autre.

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Bonus musical : Depeche Mode « Master And Servant (Slavery Whip Mix)« 

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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