Seine-Saint-Denis : le retour des cannibales

J’adore la Seine-Saint-Denis. C’est un département si particulier. Savez-vous, par exemple, que parmi les 10 plus grandes stars françaises de hip hop et de R’n’B moderne figurent des hommes et des femmes nées en Seine-Saint-Denis ? Savez-vous que Roberto Alagna, un des ténors les plus courus de la planète opéra vient de Clichy-sous-Bois ? Je pourrais dresser une longue liste des atouts du Neuf-trois. Mais, dans l’ensemble, je préfère vous renvoyer à l’Académie des Banlieues qui fait cela bien mieux que moi. Cette association lutte contre l’’attitude des médias bien pensants et des politiques conservateurs à l’encontre de ce beau département où se bâtit, ou pas, l’avenir de l’Île-de-France. Mais, c’est de politique dont je veux parler aujourd’hui.

Neuf Trois en froce

En effet, la Seine-Saint-Denis semble devoir devenir, malgré elle, un laboratoire de la politique. Pour la droite, on le sait. L’UMP et ses sbires ne cessent de la stigmatiser, ô combien. Ils en font la victime d’un système organisé de discrimination économique et social qui ne fait qu’accroître les difficultés bien réelles d’une population comptant environ un million de personnes… Sous l’égide de Claude Guéant, le préfet du département s’est mué en préteur romain à la tête de cohortes revêtant l’uniforme bleu « Marine ». La « police » se livre là à non à une guerre organisée contre l’économie souterraine, dont il faudrait être aveugle pour en nier l’existence, mais bel et bien à un cycle bien rodé de provocation-répression envers une partie bien ciblée de la jeunesse séquano-dyonisienne. Comme s’il fallait détourner l’attention des vrais problèmes oubliés des politiques gouvernementales.

Plus grave, dans ce contexte, c’est qu’une partie de la gauche transforme à son tour le département en laboratoire d’expérience de sa propre recomposition. Je pars du principe vérifié que l’alliance définit le contenu programmatique, ou son absence. Ce qui, dans le cas de la Seine-Saint-Denis, est encore pire que tout.

Tout part d’un tweet de l’excellent Michel Soudais hier, signalant à notre commune attention que Europe Ecologie-Les Verts et le Parti socialiste présenteront un candidat autant unique que commun face au député communiste sortant et membre de la Fédération pour une Alternative Sociale et Ecologique, François Assensi. J’aime beaucoup François, pour la qualité de son engagement, pour la République Espagnole… Mais là n’est pas le propos. En quoi est-ce que cette candidature commune PS-EELV face à un parlementaire communiste serait choquante allez-vous me demander ? Après tout, ils ne sont pas du même parti. Et il est vrai que je n’ai de cesse de souligner ce qui, à l’intérieur de la gauche, nous différencie, nous les membres du Front de Gauche, des sociaux-démocrates. Alors, voilà !

Tout d’abord, en Seine-Saint-Denis, la gauche devrait avoir comme préoccupation principale le sort des Séquano-Dyonisiens en butte aux attaques caractérisées de la droite. J’ai détaillé ces attaques, je n’y reviens pas. Mais la violence d’icelles nous renvoie collectivement à nos responsabilités envers une population qui vote très majoritairement en faveur de la gauche.

Deuxièmement, force est de constater que, de divisions en affrontements fratricides, la droite se renforce en Seine-Saint-Denis, grappillant siège de député après municipalités, et pas pour construire des politiques publiques en faveur du citoyen lambda. La droite a cela de fort qu’elle affirme son ancrage idéologique et son parti-pris dans la lutte des classes. Ne lui en faisons pas grief, tenons-en compte dans la construction de la riposte. A noter aussi, comme le souligne mon excellent ami et camarade Axel Bruneau, fin analyste de la carte électorale, que l’extrême-droite se renforce en Seine-Saint-Denis notamment dans les classes populaires qui étaient hier proches de l’UMP et se retrouvent gros jean comme devant après les promesses non tenues.

Troisièmement, parce que, présentant les grandes lignes de l’accord entre EELV et le PS pour les législatives, « Martine la battue » avait précisé qu’aucun candidat commun de ces deux formations ne serait présenté contre les sortants communistes. Bon, il est vrai que sa parole, finalement, elle la renie souvent…

Enfin, et surtout, cette candidature cannibale du renégat en chef Stéphane Gatignon contre François Assensi, menée avec l’aval du parrain Bartolone, s’inscrit dans une continuité certaine. Qui dévoile que l’adversaire des sociaux-démocrates en Seine-Saint-Denis n’est absolument pas la droite mais la gauche.

Claude Bartolone est "le Parrain"

Claude Bartolone est "le Parrain"

Reprenons le début. Dans les années 70, Claude Bartolone saute sur la Seine-Saint-Denis tel la Légion sur Kolwezi. Il est élu député à la surprise générale en 1981, surfant sur la vague rose et prend rapidement les rênes de la fédération départementale du PS. Il va développer dès lors la stratégie mitterrandienne de l’union de la gauche dont le but est de tuer le partenaire historique qu’est le Parti Communiste Français. Je vous passe la longue liste des épisodes pour sauter à mon tour, et grâce à l’ellipse, à la double élection cantonale et municipale de 2008. Juste avant ce scrutin, communistes et socialistes sont à parité parfaite au sein du Conseil général. Dans le cadre d’un accord global, signé par les instances nationales, il est revenu à Hervé Bramy (PCF) de présider l’Assemblée. Viennent donc les élections de 2008, un an après la victoire de Sarkozy.

A cette occasion, le Parrain du Pré-Saint-Gervais, qui se fichait comme une guigne de l’assemblée départementale se présente dans le canton de Pantin-Est. Exit l’élu sortant, Didier Segal-Saurel qui n’en demandait pas temps. Mesures d’accompagnement, dans le droit fil d’une décision prise en 2004 par la direction départementale du PS (à la main totale de… Claude Bartolone), ce sera l’assaut généralisé contre les communistes dans tous les cantons de Seine-Saint-Denis ainsi que dans sept villes du département pour les municipales.

Dans tous les cantons où se présente un communiste sortant et dans les villes de Saint-Denis, Bagnolet, Pierrefitte, Tremblay-en-France, La Courneuve, Aubervilliers, Villetaneuse. Au final, l’échec est patent dans six de ces sept villes. Notamment en raison de l’attitude de certains élus qui créeront quelques mois plus tard le Parti de Gauche. Je pense particulièrement à mon très cher ami Daniel Bernard à Bagnolet, à mon pote Christophe Girard à Saint-Denis… Mais Barto n’a pas dit son dernier mot. Et le voilà à la manœuvre aux législatives cette année. Le virage sur l’aile droite de Stéphane Gatignon, passé depuis avec armes et bagages chez les Vers (sans faute d’orthographe) l’aide bien pour tenter de mettre à bas une des figures de la rénovation de la gauche en Seine-Saint-Denis.

Dans ce jeu, qui facilite bien des choses à la droite, j’ai pris comme positivement la mise en place du Front de gauche élargi au niveau départemental. Cet élargissement traduit, en apparence, la fin des querelles dans la famille communiste. Trois ans après le départ des « unitaires » pour créer la FASE, le Front de Gauche permettrait donc de nouer une dynamique nouvelle à gauche, capable non seulement de résister aux appétits cannibales des sociaux-traitres mais aussi de leur rendre coup pour coup. Comme on le prête au camarade Paul Vaillant-Couturier : « Pour un œil, les deux yeux ; pour une dent, toute la gueule ».

A en juger par le résultat de l’élection de mars 2011 dans le canton Montreuil-Ouest, la stratégie est payante qui allie les bons résultats à la cohérence politique du programme partagé. De fait, le renégat Manuel Martinez a été battu sèchement et mon ami Belaïde Bedreddine, portant au 2e tour les couleurs du Front de Gauche, a fait son entrée dans l’hémicycle de Bobigny. Cette victoire est néanmoins en trompe l’œil. Au 1er tour, Bed’ est parti sous les seules couleurs du PCF pendant que la FASE présentait sa propre candidate. Et il a fallu Fukushima pour que les électeurs sociaux-démocrates privilégient la verte Pilon face au radis Martinez. Lequel est distancé par Belaïde de 17 petites voix…

« Et où veux-tu en venir ? », allez-vous, fort logiquement, me demander. C’est pourtant évident : le Front de Gauche ne se décrète pas, il se construit. Mais sa force, c’est l’unité autant que la permanence. Pour cela, il va falloir, à Montreuil comme ailleurs en Seine-Saint-Denis, changer des habitudes. Le triolisme PG-PC-GU n’est plus de mise. Nous avons d’autres amis dans la maison, qui veulent dire leur mot. Tant mieux ! Et si les citoyens, en plus, veulent bien s’en mêler, je vous dis pas la gueule des banquets familiaux… Oui, oui, vous pouvez suivre mon regard au fil de ce message très codé car très montreuillois. Ce sera chouette ! Mais pour que ce soit chouette, faudrait éviter qu’un des grands anciens ne s’arroge cette ancienneté pour dicter sa loi aux autres. Moi je dis ça, c’est personnel. Donc, je ne dis rien. Aux militants de jouer leur rôle. Le mien commence ce soir en réunion de comité PG à Montreuil.

Je vous fais des Poutou.

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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