Le foot, Nick Hornby, la souffrance

Cette note est tout particulièrement dédicacée à Julien Boutet,
mon ami, mon quasi frère ;
Thierry, David et Laurent.

« 1968 fut, me semble-t-il, l’année la plus traumatisante de ma vie. Quand mes parents se séparèrent, avant de nous installer dans une maison plus petite, nous dûmes loger chez des voisins. J’eus une mauvaise jaunisse et j’entrai dans un nouveau lycée. Tous ces coups du sort n’annonçaient-ils pas que je céderais bientôt à ma passion pour Arsenal ? Il faudrait être aveugle pour le nier. (Je me demande combien d’autres fans, s’ils réfléchissaient à l’origine de leur obsession, ne découvriraient pas des refoulements freudiens. Bien sûr, le football est un sport superbe, et tout et tout, mais quelle différence y a-t-il entre les amateurs raisonnables qui assistent à une douzaine de parties au cœur de la saison, choisissent les meilleures, évitent les médiocres et ceux qui se sentent tenus à les voir toutes ? Pourquoi se rendre de Londres à Plymouth, un mercredi, gaspiller un précieux jour de congé pour une partie dont le sort s’est joué au match aller à Highbury ? Et si cette rage ne s’explique pas par une sorte d’autothérapie, quel traumatisme hante les subconscients de ceux qui assistent aux pitoyables combats des troisièmes divisions dans des trous reculés ? Peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir.) »

Nick Hornby, Carton jaune

Pour moi, l’année cruciale fut 1997. Je venais d’arriver, en provenance de l’hebdomadaire municipal de Montluçon, à La Marseillaise. Dans la cité phocéenne, j’avais désormais charge de la rubrique « Economie et social » pour le département des Bouches-du-Rhône. J’avais, bien sûr, jeté des yeux  – ou des oreilles (mon premier souvenir traumatisant reste cette demie finale France-Allemagne mondial 1982, écoutée sur l’autoradio de la voiture paternelle pendant qu’il faisait sa sieste) – à des matches de football. A Montluçon, avec mon copain secrétaire du groupe des élus socialistes, nous avons passé quelques soirées à regarder les rencontres de l’Euro 96 dans les cafés avoisinants la mairie.

Mais 1997 marque un tournant crucial dans ma vie au regard du football. J’éprouvais jusqu’alors une condescendance un peu empruntée qui ne me permettait pas de savourer pleinement le spectacle d’une rencontre de haut niveau. Je crois même que, par conformisme stupide à l’idée que je me faisais d’être un intellectuel (lubie que j’ai abandonnée depuis), ce n’était pas sans honte que je me livrais au plaisir coupable de fixer un écran avec 22 plus 3 personnes bondissant de tous ses côtés.

Puis, vint cette rencontre avec un des secrétaires de rédaction du service des sports de la Mars’ qui entreprit, patient, de m’expliquer l’art du ballon rond. Jusqu’à cette sentence définitive : « Vois-tu Nathanaël, un match de foot de haut niveau, c’est aussi chorégraphié qu’un ballet de Béjart ». Avant d’en arriver là, nous avions consacré plusieurs heures et avalé des dizaines de bières.

L’étape suivant de mon initiation – tournant définitif – fut ma première sortie au Vélodrome. Ce devait être un Marseille-Rennes. A ce stade, il faut que je vous confesse une autre faiblesse : je suis extrêmement sensible à la foule et, singulièrement, aux notions de communion. Et la communion, ce soir-là, je l’ai ressentie tout au fond de mes tripes. Ca m’a proprement retourné. Je pense que cette expérience physique ne peut évoquer quelque chose qu’à quelqu’un ayant déjà fréquenté un stade – et encore pas n’ ne peut évoquer quelque chose qu’à quelqu’un ayant déjà fréquenté un stade – et encore pas n’importe lequel : le Vél, Bollaert, le Parc des Princes, Geoffroy-Guichard. Je ne me rappelle plus du résultat mais j’ai encore la tête remplie des chants des supporters, de cet air vibrant sous la puissance des décibels qui pétrit le ventre, de cette absence totale de ressenti par rapport au voisin de chaise, de ses drapeaux frappés du Ché… On était à Marseille, au Vélodrome.

La dernière étape de ce parcours vers l’état de fan de foot se déroula, comme de juste à Marseille, dans les cafés. Il faut voir au moins une fois dans sa vie de footeux un match de l’OM retransmis à la télé dans un rade. Il y a là tout le Marseille populeux, de 7 à 77 ans, de toutes origines, de toutes couleurs, réuni à refaire le match en direct. Des minots qui s’engueulent avec des grands pères sur la passe qu’il aurait fallu faire pour marquer ce putain de but qui nous aurait enfin soulagé de la pression, pression qu’on avale au demeurant sans y penser tellement l’esprit est DANS la rencontre.

Je suis donc devenu accro au foot, et fana de l’Olympique de Marseille. Le foot ne m’intéresse que pour mon club, je me fiche comme une guigne de l’équipe nationale. Je suis plus sensible aux exploits de Liverpool qu’à ceux des bleus. Et je me nourris aussi de belles détestations. Etonnamment peut être, pas du tout envers le Paris Saint-Germain. C’est Lyon ou Monaco qui nourrissent mon ressentiment. Question de classes.

J’ai bien la conscience, écrivant cela, que je réponds à un cliché : fan de rock d’un côté, culture prolo de l’autre, foot et pub. Cela vous rappelle quelque chose ? J’éprouve une proximité très particulière avec la culture de la working class du nord de l’Angleterre, entre Manchester et Liverpool. Je ne nierai jamais le cliché, ce serait stupide. Alors va, j’assume.

Il m’a fallu attendre quelques années plus tard et lire Carton jaune de Nick Hornby pour saisir la subtilité de l’état de supporter. C’est un plaisir essentiellement masochiste. Le déroulé des cinquante et plus matches de la saison : du championnat lui-même jusqu’à la Championsleague pour ceux qui ont l’heur de supporter un club évoluant à ce niveau – ce qui est mon cas – provoque finalement plus de souffrances et de frustrations que de réelles joies.

J’écris ce billet quelques heures après la défaite de mon OM face à l’Olympiakos, qui plus est concédée à domicile. Et avec la perspective du classico dimanche soir. Cette échéance est d’autant plus dure à négocier pour moi que, d’un côté, Paris traverse une sorte de période bénie où, même quand il joue mal, il gagne grâce à Nêné, Pastore, Menez… quand nous, même les rares fois où nous jouons correctement, nous peinons à obtenir la victoire ; d’un autre côté, mes meilleurs amis sont quasi tous des supporters de Paris et que la femme de ma vie l’est aussi.

Il va bientôt falloir que je procède à une séance d’autothérapie en relisant Nick Hornby.

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Bonus vidéo : The Adicts « You’ll Never Walk Alone (live 1983) » –
hymne des supporters du Liverpool FC

 

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

6 responses to “Le foot, Nick Hornby, la souffrance

  • POMAREL Marc

    Mon meilleur but heureux fut en mai 68 pour mon équipe ( PSU..je sais , toute la gôche est passée par là…)

  • des pas perdus

    J’ai joué au foot jusqu’à presque 40 berges et ce fut une passion. J’ai quasiment appris lire avec les derniers numéros du Miroir du foot, de Mondial ou Onze… Mais contrairement à toi, si je suis sensible à la foule, je m’en méfie terriblement.

    De plus, j’avoue qu’avoir vu quelques matchs aussi bien de L1, L2 ou L3 dans des tribunes a failli me dégoûter complètement du foot en raison de réflexions connes et racistes (80 %), ou d’autres démontrant que leurs auteurs n’avaient jamais touché le cuir…

  • Sonny

    A mon avis ton autothérapie devrait te mener à soutenir le PSG qui te fera rêver en Champion’s bientôt peut-être!!! L’OM à eu sa grande époque, place au PSG !!! Camarade fAis comme les gamins qui troquent leur maillot de Marseille pour celui du PSG , je vous déjà les étoiles briller dans tes yeux!!! Si dimanche Pastore en plante 3 tu achetes son maillot floqué??? Je prends les Paris 😉

  • Laurent

    PARIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIS EST MAGIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIQUE !!!

  • des pas perdus

    Le Parisien a publié la grille des salaires des joueurs du PSG et de l’OM : à dégoûter du foot…

  • Flav.

    Le vélodrome vibrant…c’est un peu comme de dire que la candidature Hollande, est un candidature de gauche. Hérétique que tu es…

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