Fin de partie pour la gauche du PS

C’est une anecdote dans cette campagne, mais elle en dit long. Lundi, François Hollande a confirmé ce que beaucoup pressentaient depuis la grande mobilisation contre la dite « réforme des retraites » en 2010. Pour lui, le retour à la retraite à 60 ans n’est pas une priorité. Il a déclaré : «Vous permettez que je sois précis sur cette question. Parce que beaucoup de nos auditeurs prêtent l’oreille à ce que je vais dire. Donc devant vous, et devant les auditeurs, je prends cet engagement : ceux qui ont commencé leur vie professionnelle à 18 ans, qui ont fait 41 années de cotisation, 42 ans, pourront partir à 60 ans. Ceux qui n’ont pas leur durée de cotisations ne le pourront pas.» Cette affirmation a provoqué des réactions assez vives. On peut l’imaginer, le comprendre.

tourner le dos

C’en est donc la fin des illusions sur la volonté du PS de revenir à la retraite à 60 ans. Ce faisant, Hollande donne dramatiquement raison à la droite qui accuse le PS de mentir sur ce sujet depuis 2010. Pour les tenants de la gauche du Parti socialiste, l’arrête doit être difficile à avaler. Je peux le comprendre. La retraite à 60 ans est, comme le souligne le quotidien Libération, un « totem » de la gauche française. Il s’agit d’un symbole fort d’une conception de la société, des rapports économiques et sociaux dans notre pays. Je fais partie de ceux qui considèrent les symboles comme structurant, parce qu’ils incarnent une idée, une voie, un chemin.

Cet abandon, de la part de François Hollande, stigmatise, pour moi, la fin définitive de la bataille interne au Parti socialiste entre ceux qui souhaitaient encore transformer le système et ceux qui y ont renoncé : entre la gauche du PS et le reste, pour faire vite et simple. Ce combat remonte, pour moi, à 1983 et au « tournant de la rigueur ». Plus communément, la plupart des militants et des observateurs en date l’origine à 2004 et au positionnement du PS sur le Traité constitutionnel européen.

Voie sans issue pour le PS

Pour ce qui est de son évolution idéologique, dont la retraite, le tournant de la rigueur ou le soutien au TCE sont des marqueurs, le PS français a adopté une démarche différente de son homologue allemand, le SPD. Rappelez-vous, ce dernier a choisi l’économie de marché, et abandonné toute référence au marxisme, lors de son congrès tenu à Bad Godesberg en 1959. Il a initié ce faisant le courant d’idée qu’il est désormais convenu d’appeler « réformisme », quand il ne s’agit que d’une ligne de capitulation face au capitalisme. Cette ligne a influencé le Labour Party britannique jusqu’aux Italiens du Parti démocrate. Et une partie des socialistes français mais qui ne l’ont jamais revendiqué.

En effet, le PS français a fait un autre choix, celui des renoncements successifs dont l’abandon de la revendication d’une retraite à 60 ans pour tous, même pas à taux plein faut-il le préciser (c’est l’avantage du totem en la matière que de se fixer sur une date, pas sur les conditions), constitue le dernier cap. C’est une sorte de Bad Godesberg par étapes, nécessité autant qu’expliqué par l’histoire singulière du Parti socialiste en France. Faut-il se rappeler, pour comprendre cette singularité, que François Mitterrand, lors du congrès d’Epinay, déclarait : « Celui qui n’est pas anticapitaliste n’a pas sa place au PS » ? Puis, par petites touches, pas toujours de manière claire, le PS a toiletté son programme, son discours, jusqu’à permettre à François Hollande de trancher comme il l’a fait sur RTL.

La gauche du PS, ses incarnations successives, ont donc échoué ou, plutôt, ont été battues. Il ne m’appartient pas de dire si cette défaite est le résultat d’un combat loyal ou pas. J’ai juste la faiblesse de penser que, lorsque les choses ne sont pas dites, les militants ne peuvent se prononcer sur le fond. Il en est allé ainsi avec la consultation des militants sur le Traité constitutionnel européen en 2004, qui a préparé pas mal de membres du PS à la sortie au final. S’agissait-il d’une acceptation indépassable de l’économie de marché ou d’autre chose ? François Hollande, encore lui mais alors premier secrétaire du parti socialiste, a entretenu volontairement le flou. Pour obtenir le résultat que l’on connaît : la gauche du PS, opposée au TCE, engrange 40 % des voix. Ce score ne cessera de s’effriter.

En 2008, la motion « Un monde d’avance » qui rassemble l’ensemble des gauches du PS obtient 18,52 % des voix. Trois ans plus tard, avec un corps électoral élargi, qui pouvait témoigner que les sympathisants PS étaient plus à gauche que les militants du dit parti, Arnaud Montebourg, héraut de gauche dans la primaire socialiste, obtient 17 % des suffrages.

Les dirigeants qui se réclamaient hier de la gauche au sein du PS ont pris acte de cette réalité nouvelle. Benoît Hamon vient d’affirmer « le seul candidat qui défend les ouvriers, c’est François Hollande ». Lequel n’était pas, le 13 décembre, dans la rue aux côtés des syndicats rassemblés contre l’austérité. De son côté, Gérard Filoche, sur twitter, mène la campagne active pour celui qu’il combattait hier encore et qui affirmait des positions tranchées sur la question, jugée centrale, des retraites. Ce sont des cadres, ils ont des postes à défendre, un siège de sénateur aujourd’hui ou demain. Je ne les blâme pas finalement, ils sont honnêtes : ce ne sont plus les idées mais leur place qui les intéresse. De la lutte des classes à la lutte des places, il n’y a que quelques lettres d’écart. Même si je les trouve, moi, symboliques. La bataille interne est finie. Mais la guerre de classes, elle, ne cesse pas. Elle exige que chacun choisisse son camp.

Fut un temps où le PS était de gauche

Pour ma part, en ces jours troublés pour le PS, à mes amis qui ont défendu bec et ongle l’idée d’un parti socialiste ancré à gauche. Ils ont des noms, je vois leurs visages, je devine leur désarroi. Certains, pour qui les idées comptent plus que le reste, franchissent le pas pour arriver à l’Usine. L’ami Nicolas l’a bien décrit dans un billet fort drôle au demeurant. Mais je pense avant tout à Claudine, par exemple, bien seule aujourd’hui, avec sa colère et sa tristesse.

Post scriptum : cet article a été repris sur le blog du Parti de Gauche de l’Hérault. Il a aussi été repris par le blog Moissac au coeur, animé par les camarades communistes de Moissac, dans le Tarn et Garonne.

Merci à eux 🙂

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Bonus vidéo : White Lies « Farewell To The Fairground (Yuksek Remix)« 

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

6 responses to “Fin de partie pour la gauche du PS

  • aymeric de tournemire

    Les primaires n’ont absolument pas démontré que les sympathisants du PS éteint plus à gauche que ses militants, bien au contraire. Soit j’ai mal compris, soit il faut se réveiller, cher « Cri ». D’ailleurs, la victoire sans appel de Hollande en témoigne autant que son avance au premier tour. Encore faudrait-il ajouter que même dans le camp auto-proclamé de la « gauche dure » campaient tout de même Martine Aubry, qui n’a JAMAIS été à la gauche du parti et surtout pas en tant que ministre. Appuyée par Delanoe, qui n’est pas ce que j’appelle un léniniste féroce, et surtout par DSK et une partie des ses troupes, au moins en théorie, et ce depuis 2008. Des sociaux-libéraux, donc. La conversion dont il est question ici, le « Bad-Godesberg » par étape, oui, je souscris aussi à l’analyse générale. Mais l’étape ultime n’en a jamais été ce renoncement qui n’en est pas un sur les retraites. D’abord parce que le parti a explicitement fait ses choix en 2005, malgré le non au référendum qui était un non à Chirac et pas autre chose. Ensuite parce que ce sont des gens de courants dits « plus à gauche » qui ont enterriné voire rédigé les mutations idéologiques enfin assumées.
    Pour terminer, il est très dommageable que par pur esprit tactique et irresponsabilité manifeste, certain(e)s aient entretenu le peuple français dans la croyance -car c’en est une – du statu quo sur les retraites (du retour à la situation précédente). Nous avions dit qu’il fallait dire la vérité aux français. Il fallait anticiper le résultat final et ne pas essayer d’engager le candidat dans le respect de promesses tenues sur des bases faussées au départ et caduques depuis. Il était idiot de donner aux partenaires et aux adversaires des bâtons pour se faire battre. Hollande n’avait pas le choix que de dire qu’il se basait sur le programme établi par le PS, mais il a dit très tôt que ça n’était qu’un élément de fond et que ça ne l’engageait pas plus que ça. Bien naïfs celles et ceux qui ont cru ses concurrents qui souhaitaient le piéger.

    • lecridupeuple

      Cher Aymeric, j’ai bien dit la même chose sur l’électorat qui s’est déplacé à la primaire socialiste : il n’est effectivement pas plus à gauche que les membres du PS. Cela confirme d’ailleurs des choses que j’ai écrites par ailleurs :
      Je ne suis pas d’accord en revanche sur le caractère explicite des choix opérés en 2005.

  • des pas perdus

    Très juste.

    La gauche du PS va avoir du mal à tenir longtemps le grand écart…

  • Un partageux

    Bah. Jospin a fini troisième en 2002. Comment voudrais-tu que Hollande fasse mieux en faisant pareil ? On peut juste s’interroger sur l’ampleur de la raclée à venir…

    Si Mélenchon sort des vieilles ornières pour s’adresser enfin dans un langage clair et direct à Simone et Christiane, aux ouvriers et aux employés, c’est un boulevard qui s’ouvre devant lui. Faudrait que Mélenchon relise son texte « La dimension invisible du NON » pour sentir de quoi on cause.

    http://partageux.blogspot.com

  • le juge Halphen charge deux candidats à la présidentielle… et personne n’en parle ? « les échos de la gauchosphère

    […] de Nosotros, Babelouest, iceman75, maxime, dominominus, labasoche, berboral, alcofribas, joel, le cri du peuple, geneghis…. et tous ceux que j’oublie, ou que je n’ai pas vu ici depuis […]

  • Amis socialistes, entendez vous le Cri du Peuple ? « les échos de la gauchosphère

    […] visiblement, a du mal à convaincre. Jusque dans le camp du parti socialiste où les tenants de feu la gauche de ce parti en viennent à exiger des explications, à l’image de la sénatrice Marie-Noëlle Lienneman, […]

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