En route vers l’autogestion, 1ère partie

C’est assez drôle au fond, quand on y repense, à quel point une expérience professionnelle conjuguée à une recherche politico-historique peut contribuer à faire évoluer une pensée personnelle. Je me faisais la réflexion en revenant du concert de La Canaille, après quelques échanges sur twitter puis par mail avec l’éminent @montreuillois, que je mets de plus en plus de libertaire dans mon socialisme. Heu… ami lecteur, ne te braque pas, je ne parle que de socialisme au sens historique du terme, celui défini par Marx et Bakounine entre autres, pour ne pas avoir à en revenir à Fourier. Je ne parle donc pas de cet objet décadent qui a encore le culot de s’appeler « Parti socialiste » quand il est au mieux un parti démocrate dans le sens étatsuniens du terme.

Mais trêve de digression. Oui, je mets de plus en plus de libertaire dans ma vision socialiste. Peut être aussi est-ce dû à l’influence de mon « frère » José Angel Fernandez, qui lui a toujours mis du noir dans son rouge, pour être sûr de ne jamais mettre dans son vin. Il n’a pas agi ainsi en vain (ça, c’est fait).

Le capitalisme amène le travailleur à crucifier le travailleur

Avant de venir à un exemple illustrant ma démarche intellectuelle, je m’en vais vous la décrire. Les plus renseignés d’entre vous savent que je travaille, avec plaisir, comme directeur de la Communication à la Communauté d’agglomération Les Lacs de l’Essonne, sous la présidence de Gabriel Amard, par ailleurs dirigeant national du Parti de Gauche et proche de Jean-Luc Mélenchon. Avec Gabriel, nous nous situons dans une approche qui dépasse la simple démocratie participative, qui n’est souvent que le cache-sexe du lobbying de classe. Je m’explique rapidement : pour participer à la démocratie, il faut avoir le temps, être dégagé des soucis matériels, avoir un minimum requis de connaissance. S’en suit que, fatalement, dans la situation actuelle, qui voit près d’un tiers des salariés de ce pays entamer la fin du mois dès le 10… C’est essentiellement dans les classes dites « moyennes » – celles nourries à l’illusion qu’elles échappent à leur condition prolétaire en raison d’un comportement culturel et consommateur de petit bourgeois – que se recrutent les membres des conseils de quartiers et autres alibis de la démocratie participative chère aux sociaux-démocrates (au sens habituel cette fois) qu’ils soient verts ou blancs cassés. Je précise juste que ces personnes font souvent passer leurs intérêts particuliers avant l’intérêt général. Et « souvent » ne veut pas dire « toujours ».

Aux Lacs de l’Essonne, nous tentons une autre approche, plus volontariste, donc plus lente et plus lourde à mettre en œuvre : la coélaboration de la politique publique, en allant chercher dans les quartiers populaires les citoyens que nous aspirons à rendre co-acteurs de l’écriture du contrat social local. Cela s’est traduit par une procédure en plusieurs étapes : ateliers de la planification écologique pour mener à bien le travail d’éducation populaire ; colloques pour ponctuer les différentes phases de travail, comme celui sur la gratuité des services publics en novembre 2010 co-organisé avec le journal Le Sarkophage ; enfin, Ecole du jardin planétaire comme nouvel outil d’éducation populaire. Aujourd’hui, le président et les élus de la majorité politique à l’oeuvre au sein de la Communauté d’agglomération ont lancé le processus devant déboucher sur un vrai budget participatif.

La question de la propriété de l'appareil de production reste centrale

L’enjeu est de permettre à chacun de s’emparer de notre destin forcément collectif, d’en devenir un des éléments moteurs. En d’autres lieu, on dirait « devenir un maillon de la chaîne ». Comprendre donc que le collectif ne nie pas l’individu mais que le collectif résulte de l’adhésion volontaire des individus qui le composent et que cette prise de conscience amène une aliénation volontaire autant que positive, une amélioration de chacun au sens propre du terme.

Je vais cesser là sur les platitudes philosophiques, vous en avez autant en stock. Et puis, je pense que vous voyez ce que je veux dire parce que vous êtes des gens intelligents. C’était donc la partie professionnelle du cheminement. La partie historique tient au livre que je suis entrain d’écrire sur la Commune de Paris. Je précise qu’il s’agira d’un essai politique mais, pour la réduction d’icelui, j’ai eu besoin de me replonger dans l’histoire de ce qui fut à la fois la dernière « révolution du 19e siècle » au sens historique du terme et à la fois la première « révolution ouvrière », donc la première du 20e siècle. La dimension autogestionnaire a été au cœur du travail législatif de la Commune, notamment sous l’impulsion des militants issus de l’Internationale ouvrière.

Les deux approches se sont donc conjuguées, entre histoire et pratique, pour insuffler une solide dose d’autogestion dans mon approche politique. A priori, je suis un marxiste de stricte obédience même si, philosophiquement, j’aime l’hétérodoxie. Du coup, je pose comme postulat que la révolution doit forcément passer par la réappropriation des moyens de production, puisqu’ils sont les outils de l’exploitation capitaliste autant que de l’accumulation du profit par les actionnaires. Donc, en tant que militant communiste de base (je parle de mon esprit qui était de base), pour moi c’était « une seule solution, nationalisation ». L’Etat, ouvrier évidemment, prenant le contrôle de l’appareil de production, au nom de la classe ouvrière, le tour est joué.

Le soviet aurait pu être un lieu d'autogestion

Finalement, ce n’est pas si simple. Et me revient en tête ce que me disait le camarade membre du PCF, et « accessoirement » papa d’Isabelle, ma meilleure amie de l’époque, quand j’avais 17 ans. « Nathy, la révolution c’est bien. C’est notre combat. Mais avant de la faire dans les structures, faut la faire dans les têtes », disait cet éminent camarade. Il y avait déjà de l’autogestion dans cette approche. Forcément, Yves, c’était pas le genre à suivre la ligne sans la discuter au préalable. Il avait quitté le Parti en 80 à cause de l’Afghanistan. Il n’y était revenu que passé 83 et le tournant de la rigueur, comme une obligation dans le combat de classes après le retournement historique procédé par le PS. Non, je ne m’éloigne pas du tout du sujet. Parce que Waldeck Rochet, premier secrétaire du PCF au rôle assez fondamental, avait instillé des éléments autogestionnaires dans l’idéologie mouvante d’un PCF tiraillé entre ses origines proprement françaises et son attachement d’alors au bloc soviétique.

Pour moi, à l’époque, fils d’un cédétiste, l’autogestion n’avait pas bonne presse. Je me souviens d’avoir défilé pour mon premier 1er Mai sur les épaules de mon père en chantant « une seule solution, c’est l’autogestion ». Quand je regardais l’itinéraire personnel des tenants de la « deuxième gauche », mon état d’esprit était simple : autogestion, mon âne, ils ont pris l’auto pour eux et la gestion c’est pour les autres. Mon état d’esprit n’a pas profondément changé quant aux anciens soixantehuitards. Mais il a évolué ces trois dernières années quant à l’autogestion.

Je ne considère plus la nationalisation comme la fin et le moyen de tout. Autant en revenir au capitalisme monopoliste d’état qui a eu son historicité de l’autre côté du rideau de fer. Je considère la nationalisation nécessaire pour des secteurs déterminés du ressort du bien commun : eau, énergie, finances. Partout ailleurs, la socialisation des moyens de production doit passer par la constitution de coopérative ouvrières de production. Donc, d’une forme d’autogestion. Mais, pour prévenir les travers que j’ai évoqués avec le jeu de mot trivial sur l’auto pour les uns, la gestion pour les autres, il est évident qu’un lent et patient travail d’éducation populaire doit être mené. C’est la première phase de l’émancipation individuelle et collective dont l’autogestion est la poursuite. Sans ce préalable, la porte est évidemment grande ouverte aux égoïsmes de classes, que ce soit une classe avérée au sens marxiste du terme ou, comme pour les dites « classes moyennes », une construction politique des idéologues libéraux.

Lip

Chez Lip, on sert pas gratis et y a même eu Sartre à table

Bien, je m’aperçois avec horreur que je suis déjà bien long. Je compléterai donc cette note en la détaillant, notamment dans la démarche dialectique entre éducation populaire et émancipation intellectuelle d’un côté et autogestion et émancipation économique de l’autre. Cette note à venir sera produite probablement l’an prochain. Enfin si j’ai le temps. Parce que, comme disait les communistes de culture juive dans les années 20-30, « l’an prochain la révolution ».

 ——————————

Bonus vidéo : The Redskins « The Power Is Yours »

Advertisements

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

3 responses to “En route vers l’autogestion, 1ère partie

%d blogueurs aiment cette page :