Il y a 50 ans, Charonne

« Salopards ! Vous ne gagnerez pas ici la guerre que vous avez perdue là-bas ! »

Jean-Luc Mélenchon s’adressant aux Le Pen (meeting de Besançon, janvier 2012)

Ce matin me trouve plongé dans bien des souvenirs qui mêlent le politique à l’intime. Nous sommes un certain nombre, en ce huit février, à nous remémorer le massacre de Charonne en 1962. Ce jour-là, il y a 50 ans, le pouvoir gaulliste fait réprimer dans le sang une manifestation antifasciste initiée par le Parti Communiste Français. Pour les forces progressistes, il s’agit de témoigner du refus populaire face à la violence déchaînée par l’Organisation Armée Secrète (OAS), qui rassemble les opposants à l’indépendance algérienne, mais aussi de réclamer l’indépendance de l’Algérie.

L'Huma appelle à manifester le 8 février 1962

Le PCF, fidèle à sa ligne politique, mais aussi le PSU, défendent l’indépendance de l’Algérie, se faisant aussi l’écho de la volonté du peuple français d’en finir avec une guerre qui n’a que trop duré. Alors que l’ampleur de la manifestation montre la convergence de la classe ouvrière avec son organisation politique, les Gaullistes refusent de laisser la rue au peuple. Sous les ordres du préfet de police Maurice Papon, déjà à l’origine du massacre des Algériens de la région parisienne le 17 octobre 1961 – oui, c’est aussi celui qui mit l’administration française de Bordeaux au service des nazis, on est d’accord -, les flics chargent. Les affrontements sont particulièrement violents. Aux neuf morts s’ajoutent des centaines de blessés. On voit des policiers, mués en nervis, arracher les grilles de fonte qui protègent les racines des arbres pour les lancer sur les manifestants. Le métro Charonne concentre les plus vives échauffourées.

En écrivant ces quelques mots, je pense à mon ami de Montreuil Gérard, qui m’a expliqué, un soir autour d’un verre au Gévaudan, son parcours. Gérard, le 8 février 1962, il commence son premier boulot dans le livre, il a son diplôme en poche, tout frais tout neuf, et il est assez heureux d’aller gagner sa propre croûte. Il n’est pas coco mon Gégé à ce moment-là. Dans sa famille, y a des anars, des Gaullistes, un peu de tout. Mais il sort au métro Charonne. Prend ça dans ta gueule de gamin tout frais sorti de l’école. « Tu comprends, mon petit père, quand tu vois ça, le massacre, tu n’hésites pas deux secondes », me raconte Gérard en nous resservant un verre de rouge. Le soir-même, ce 8 février 1962, il prend sa carte au PCF et à la CGT. Cinquante ans plus tard, il garde toujours les deux dans la poche. L’ami José Espinosa eut, de son côté, une réaction proche en rejoignant les Jeunesses communistes ; il le raconte sur son propre blog.

La police de Papon charge au métro Charonne

De mon côté, Charonne, comme le massacre du 17 octobre 1961, renvoient à l’Algérie. Mon « popa », Jean, le deuxième mari de ma mère, est né à Hussein Dei, grandi à Bab El Oued. Il fait partie de ceux que l’on appelle communément et à tort un « pied noir ». Même s’il n’a jamais possédé autre choses que ses frusques et quelques disques et qu’il a vécu dans les quartiers les plus populaires d’Alger. Mon Jean, en 1962, ça faisait quatre ans (de mémoire) qu’il était dans la Marine nationale, militaire engagé. Alors, « pied noir » et militaire en pleine guerre d’Algérie, où il servait en plus… ça laisse de la place à l’imagination. Ben non ! Avec ma mère, Jean m’a appris l’antiracisme, le respect de l’autre, l’amour des différences qui enrichissent. Et, pour toujours, l’amour de notre pays frère : l’Algérie, qui a connu tant de violences. Mais bon, je ne vais pas m’étendre sur le sujet. Celles et ceux qui ont des liens avec l’Algérie savent très bien ce que je peux ressentir à cet instant.

Pour revenir sur le massacre de Charonne, il est clair que les Gaullistes ont réprimé une manifestation pour que le PCF n’apparaisse pas comme le seul opposant à l’OAS. Ce qu’il était pourtant. Il suffit de se rappeler que pour un Bastien-Thiry fusillé, combien d’anciens de cette organisation fasciste et factieuse seront recyclés par le SAC de sinistre mémoire ? Papon, lui, finira ses jours assez tranquille, dans le fond, doublement protégé par Mitterrand et les sbires de De Gaulle. Nous, nous pleurons nos morts, ceux du 17 octobre et ceux du 8 février.

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Bonus vidéo : Leny Escudero « Je t’attends à Charonne »

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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