Quand les anars réveillent le rap

Je vous l’avais écrit il y a quelques temps, je suis resté un peu à l’écart de la scène hip hop ces dernières années. Depuis environ six mois, je m’acharne à combler mon retard, notamment grâce à Fred et Katia qui m’ont fait découvrir le groupe de Caen Ambusquad. A côté, j’ai eu un pur kiff pour Duval MC. En filant la pelote des liens entre les uns et les autres, je me suis rendu compte que j’étais vraiment passé à côté de plein de choses. Et non des moindres. Dans la scène hip hop, il existe… non pas une île aux trésors, quoi que… mais une mouvance anar ! Et qui envoie bien du bois. Certes, je vous l’avais laissé entendre avec le gars Duval. Vous connaissez aussi, enfin j »espère pour vous, Keny Arkana, La Rumeur et La Canaille. Mais, en grattant un peu, j’ai trouvé trois pépites…

Collectif Mary Read

Au début, j’ai pris dans mes petites dents sensibles le Collectif Mary Read, un combo protéiforme issu de Saint-Étienne. Avec trois membres principaux : Calavera, Trauma et Mina, ils agglomèrent d’autres membres en fonction des titres, des concerts, des projets. Et ce, depuis 2001. Il était temps que je me mette à la page, je sais. Merci. A noter aussi qu’ils peuvent officier en solo ou en duo. Y a de quoi écouter si on cherche bien.

C’est mon pote Flavien qui me les a signalés. Les textes sont carrément bien troussés, ne mâchant absolument pas les mots quant aux maux générés par le capitalisme. C’est sur ce sujet que, en solo, Calavera nous gratifie d’une superbe Chanson noire du capitalisme, laquelle me procure des frissons dans le dos. Côté instrumentaux, le collectif met en avant une palette assez riche, nourrie aux influences punk (plus l’attitude que le son, à dire le vrai), rehaussée de samples électro ou de musique classique quand il s’agit de donner un souffle épique au morceau, voire de clavier baroque à l’image de ce Faudra bien qui rend hommage à la Rote Armee Fraktion… Ah ! C’est clair que j’en prends pour mon grade. Rien de personnel, ils ne me connaissent pas. Mais ceux qui se revendiquent de la Commune de Paris n’ont pas forcément l’heur de leur plaire à nos anarcho-rappeurs.

Moi, je ne leur en tient guère rigueur tant leurs sons comme leurs phases me scotchent littéralement. Sérieux, si j’ai l’occasion, je les verrai bien en concert. Pour les puristes, notez bien que c’est du vrai hip hop dont nous parlons ici. Du genre hardcore la plupart du temps, même s’ils savent mettre le pied sur le frein de temps en temps pour des touches plus sombres.

Skalpel

Un autre qui s’en prend bien à certains de mes symboles, c’est Skalpel, échappé solo de la K-Bine. Pan dans ma petite gueule quand il s’agit de tailler un costard à mon syndicat qui a envoyé son service d’ordre charger des sans-papiers. Cette fine lame du hip hop, lui, affirme clairement une identité communiste libertaire et, aussi pédagogue qu’un KRS-One au mieux de sa forme, décline la Mémoire des luttes. Adepte d’une approche autobiographique aussi, le natif d’Aulnay-sous-Bois est reconnaissable entre tous par son flow singulier ô combien. Celles et ceux qui assistaient au concert de soutien aux « Sorins », à Montreuil début janvier, ont pu s’en rendre compte.

Le gars Skalpel n’est pas un anar de salon. On le retrouve dans toutes les luttes les plus radicales et emblématiques de cette extrême-gauche caricaturée par les médias bien pensants. La bien-pensance, d’ailleurs, c’est un peu sa cible de préférence. Faut juste écouter Luttez ! Résistez ! Organisez-vous ! pour s’en rendre compte.

Côté sons, Skalpel se révèle un peu plus classique que les Mary Read. C’est carré, pro comme pas permis, de la belle affaire. Avec un penchant pour les samples de chœurs en arrière-plan. En tous cas, c’est pas de la balle, plutôt une sacrée rafale à écouter très fort au casque, ce « militant et canaille » qui revendique une « utopie concrète » qui, à titre très personnel, me rappelle bien des choses. Le dernier opus musical de Skalpel, qui s’oriente désormais vers la parution d’un premier livre, s’appelle Chroniques de la guerre civile…

L’Oiseau Mort

Pour clore cette présentation qui ne saurait se prétendre exhaustive, je veux introduire L’Oiseau mort, le plus sombre et, musicalement, le plus original des trois. Au demeurant, ils sont deux : Noliv et Chivain, adaptes du Do It Yourself aussi : ils s’autoproduisent et assurent jusqu’à leur propre graphisme, pour parachever l’introduction. Mon premier contact avec eux a été En quête d’alliés, titre issu d’un split-EP réalisé avec le Collectif Mary Read.

L’univers musical est sombre, c’est assumé. Même quand la mélodie est portée par une guitare sèche jouée note à note, sur Dead, des nappes électro fleurant bon la drum n’bass viennent bousculer l’univers. Il y a bien des scratches, des boucles et des beats… Mais ça fleure bon les vrais instruments joués live. Ça rehausse encore le côté angoissant de l’affaire, si besoin était ; en témoigne ce De Marbre qui pourrait bien rebuter les b-boys obtus.

Côté paroles, le premier et seul album de L’Oiseau mort à cet instant, Soubresauts – Acte 1, se révèle plus intimiste, plus introspectif aussi, que les deux précédents groupes évoqués. Cela ne l’empêche pas de relever du hip hop conscient. Les paroles sont moins enragées en apparence, mais sont bien dans une lignée revendicative au niveau individuel. Pour moi, L’Oiseau Mort est vraiment le plus intéressant mais le plus difficile à aborder en mots simples. Je leur laisse donc la parole.

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C’était donc mon tour d’horizon subjectif, en forme de morceau émergé de l’iceberg, de la galaxie anar hip hop. Pour en entendre plus, l’association Grizzmine publie régulièrement les compilations La Ligue des MCs révolutionnaires, qui en est à rien moins que son quatrième volet. A suivre donc, ici et ailleurs.

 Je vous recommande enfin le blog Emeutes sonores qui publie régulièrement des sons de hip hop enragé.

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Bonus vidéo : Calavera & Trauma « La Rage jusqu’au tombeau »

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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