Le 8 mars, ce jour coincé entre le 7 et le 9

Billet à la manière de Romain Jammes

Dédicacé à mon amie Marie Cervetti et ma mère

 

« J’en ai marre des transports. D’accord, à six heures moins le quart, le matin, y a personne. Ou presque. Mais une heure quarante-trois minutes, porte à porte, pour aller bosser, ça me tue. En plus, ce matin, mon lecteur mp3 est tombé en rade. Au beau milieu de ma chanson favorite : Beyoncé « Sweet Dreams ». Ca commence bien, la journée de la Femme. Je t’en foutrais des journées de la femme, moi.

J’ai pas le choix en vrai. Déjà, j’ai la chance d’avoir trouvé un boulot. Agent d’entretien dans les écoles primaires que je suis. Depuis septembre, la rentrée scolaire, je me tape la journée 7h15-13h45, lundi, mardi, jeudi et vendredi ; plus un samedi matin sur deux, de 8h à midi. Ça me fait un quatre cinquièmes de temps sur le mois. Payé au SMIC horaire, à peine ; je suis « catégorie C », comme ils disent, le plus bas du plus bas niveau des fonctionnaires. Mais moi, je suis pas fonctionnaire. J’ai des contrats « pour raison de service ». En vrai, je bosse que pendant les périodes scolaires. Pendant les vacances, je suis Pôle Emploi. Du coup, là, j’ai eu quinze jours de repos, pas payés, pendant les vacances d’hiver. Pôle Emploi, ils me paient pas pour quinze jours.

Mais, j’ai de la chance, j’ai un boulot. Mon premier depuis que je me suis mariée. Mon mari, il ne voulait pas que je travaille. Avant le mariage, j’étais coiffeuse. J’adore la mode, les fringues, les coupes classes. Un peu comme toutes les meufs, quoi. Avant de rencontrer celui qui allait me marier, Christopher, j’avais mon appartement en proche banlieue, à dix minutes en talons du métro. Bout de ligne d’accord, mais métro quand même. A l’époque, j’étais trop un canon. Vu que j’avais quitté la cité, celle où j’ai grandi, je pouvais me saper comme j’aime : jupe courte, petit haut cintré, les talons qui claquent. Personne ne me traitait plus de « pute » ou de « salope ». Une autre vie. J’étais plus chez mes parents non plus, et ça, c’était classe aussi. Plus de raclées. Plus de… Mon vieux, hors de ma vie. Bien sûr, je pense à ma daronne qui mange encore. Je sais pas si, depuis que ma petite sœur est à l’hôpital des fous, si elle prend pour trois… Des fois, j’ai peur qu’elle meure. A la télé, l’autre jour, j’ai vu une pub. Ils disent que, tous les jours, il y a plus d’une femme qui crève parce que son mec lui cogne dessus. Moi, je les croyais pas. Maman, elle vit encore.

Et moi aussi. Mais il a fallu que je parte de chez Christopher l’été dernier. C’est mon grand frère qui est venu me chercher. Chris avait eu la main sacrément lourde. Plus que d’habitude. Il m’avait cassé trois cotes. J’ai encore mal, des fois. Moi, je croyais que c’était normal vu que papa faisait pareil. Et Chris me disait toujours qu’il m’aimait, après. Quand il me faisait l’amour, toujours il me faisait l’amour après, il était super chaud. Y a même une fois ou deux où j’ai pris mon pied, moi. Mais mon frère, il a dit que c’était pas normal, que je devais porter plainte.

"Il m'aime" (Marie)

Le seul résultat, c’est que depuis ce fameux 15 août, le jour de ma fête, je crèche chez mon frère, avec mes deux gosses : de 4 et 2 ans. Oui, en 5 ans de mariage, il m’en a fait deux, Chris. Deux petits gars. Là, Chris, il ne les voit pas en ce moment. L’assistante sociale, elle dit que c’est trop risqué. C’est mon frère qui m’a dit d’aller voir l’AS. Il est gentil mon frère, il prend soin de moi. C’est lui qui m’a trouvé mon boulot. Il dit que c’est son rôle de prendre soin de moi, que moi, je ne sais pas les choses, mais que c’est pas grave.

Mais, moi, je n’aime pas vivre chez lui. Sa femme l’a quitté. Il a de la place pour moi et mes mômes. Mais on est de nouveau dans la cité. Je sens les regards des lascars sur moi, quand je me ballade avec mes gosses. Vu que je suis une adulte, maintenant, au regard de la loi, ils m’adressent plus la parole. L’avantage, c’est que « pute », je l’entends plus. Enfin… Y a deux mois, y a bien deux keums qui m’ont coincée dans le hall de l’immeuble. Ils disaient que si je m’habillais sexy, c’était parce que j’en voulais. Le coup de talon dans les couilles, ça mate. Mais, maintenant, j’ai un peu peur de me promener seule. Alors, quand je rentre, je sors plus. C’est triste, je m’ennuie.

Mais je peux pas faire autrement. Vu que je touche pas 1 000 euros par mois, et encore parce que j’ai les allocs, j’ai pas droit à un logement. Faut que je paie la crèche aussi. C’est mon frère qui amène mon dernier. Moi, je vais le chercher quand je rentre du taff. Du coup, il passe pas la journée entière. Les filles de la crèche, elles disent que c’est pas bon. Mais, moi, je peux pas sortir seule. Je vous ai dit pourquoi.

Enfin… Aujourd’hui, c’est la journée de la Femme. Y aura le maire. Le maire, il m’aime bien on dirait. Je vois, dans ses yeux, quand il me matte, que je lui plais. Il est comme ça avec toutes les femmes. Pas méchant. Il m’appelle « mademoiselle ». Moi, je kiffe qu’il m’appelle comme ça, ça me fait oublier que je suis toujours marida. Le divorce, c’est long. Chris, il a un vrai avocat. Il a les moyens. Des fois, je regrette d’être partie. Même s’il cognait fort, j’avais tout : la télé, un bel appart, dans une belle ville. Et puis, entre le ménage, les courses, la bouffe à préparer, les mômes, j’avais pas le temps de m’emmerder.

Donc, y aura le maire. Je vais lui demander pour le logement. Et puis, je voudrais bien travailler normalement. Parce que là, je m’en sors pas. Ma chef, elle m’a dit que, si j’étais « gentille », peut être que ça passerait. Y a des rumeurs. Mais c’est toujours pareil, entre filles, y a toujours des bruits, des ragots. On est trop jalouses entre nous, la vie de ma mère. C’est ça qui pourrit tout. Regarde, la déléguée syndicale. Elle me dit que c’est pas parce que c’est le maire qu’il faut tout accepter. Que la loi, ça existe. Qu’il faut qu’on se batte ensemble. Se battre… J’en ai ma claque, moi. Je fais que ça, tout le temps. Si je l’écoute, la déléguée, faut faire la révolution. Elle dit que les hommes et les femmes c’est pareil. L’AS, aussi, elle dit ça.

En attendant, je les écoute. Je crèche chez mon frère, je gagne une misère, mes mômes voient plus leur père. Le président, il l’a dit, un enfant, il a besoin de son père et de sa mère.

Voilà… Le maire, il me sourit. Il me sert, un peu près… Il m’embrasse. Il me dit que je suis belle, en me donnant une rose. Je rougis.

On est le 8 mars, ce putain de jour coincé entre le 7 et le 9. »

 ****

 

Des femmes comme Marie, j’en ai vraiment rencontrées. Elle ne méritent ni que l’on s’apitoie avec condescendance sur leur sort, ni qu’on les juge ou les condamne. Avec Didier Hacquart, qui était alors tout neuf maire adjoint de Vitrolles en charge du personnel ; avec les camarades des syndicats CFDT et CGT du personnel communal de Vitrolles, nous avons permis à 110 Marie de quitter la précarité en les stagiairisant, préalable à leur titularisation comme fonctionnaires territoriaux. Je vous dis cela parce que, de ma vie professionnelle, cet épisode, ces 110 femmes sorties de la merde, restent ma plus grande fierté.

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Bonus vidéo : Aretha Franklin « R.E.S.P.E.C.T »

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

3 responses to “Le 8 mars, ce jour coincé entre le 7 et le 9

  • Lejournal Depersonne

    Une femme est harcelée, agressée ou violée toutes les secondes. A chaque battement d’ailes, un mâle porte atteinte à la pudeur d’une vieille dame ou d’une jeune demoiselle. Aucune femme n’est à l’abri d’une indécente compagnie. D’une dérive sensuelle ou sexuelle.
    Nous sommes toutes victimes potentielles d’un abus de pouvoir… du singe sur la guenon, du mâle sur la femelle, de l’homme sur la femme.
    Abus de pouvoir du gouvernement sur les gouvernés, de l’employeur sur les employées, du maître sur ses disciples.
    Le problème, c’est que vous n’êtes pas plusieurs à déposer plainte et dénoncer ces étreintes subies sous la contrainte.
    Et surtout et par-dessus tout, vous savez la douloureuse impression d’être un obscur objet de désir. Et sans parler de la pression que l’on exerce sur vous, pour que vous cédiez à toutes sortes de tentations, de perversions, d’obsessions.
    Il y en a marre de tous ces canards sauvages qui se font passer pour les enfants du bon dieu.
    l’Amérique a peut-être réalisé avant nous qu’il n’y a pas de différence essentielle entre vrais et faux séducteurs. Justice accusatoire, il vous suffit de charger quelqu’un pour qu’il soit forcé par la Loi de se disculper, de prouver le contraire de ce que la Loi réprouve. Mais en France hélas, la justice est inquisitoire. C’est à la victime de prouver sa bonne foi avant qu’un juge ne soit désigné pour instruire le dossier…
    A un moment ou à un autre, il va falloir prendre certaines mesures, en amont ou en aval, pour prévenir bien sûr, mais surtout guérir tous ceux qui confondent violence et passion. Attraction et répulsion, vitesse et précipitation !

    Les femmes vont enfin l’ouvrir cet énorme dossier pour mettre fin à cette infamie.
    Puisque j’ai le malin plaisir de vous annoncer que les Japonais viennent d’inventer une petite capsule, toute petite, une sorte de micro processeur qui enregistre pendant 24 heures la moindre vibration ressentie ou subie par votre corps…
    Sans rentrer dans les détails, on ne pourra plus vous effleurer, vous conter fleurette sans que ça se sache. Petit inconvénient de cette pilule de vérité, je parle pour les femmes, elles ne pourront plus, non plus, simuler ou dissimuler leurs propres envies… tout est capté par cette boite noire qui va bouleverser notre façon de sentir.
    Et la liberté, me diriez-vous, et notre vie privée et notre jardin secret… ne vous inquiétez pas, ces japonais ont tout prévu ! Je vous fais part brièvement du modus operandi :
    On crée une loi qui stipule que toute femme est censée avaler tous les jours au petit déjeuner cette petite capsule, qu’elle retrouvera 24 heures après dans ses selles. Elle s’en débarrasse et on en parle plus. Mais s’il lui arrive quoi que ce soit, comme accident de parcours avec qui que ce soit, il lui suffit de déposer la capsule dans le commissariat le plus proche pour que son agresseur soit aussitôt confondu, inculpé et condamné…
    On peut désormais dire adieu et aux machistes et aux féministes… sans oublier les FABULISTES !
    On saura enfin qui a joué le rôle du petit chaperon rouge, et qui s’est glissé dans la peau du loup.
    La grand-mère peut-être ?

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/06/scoop-sexe/

  • El pourrito

    beau texte, prenant !
    Merci .. et bravo pour ces 110 !

  • despasperdus (@despasperdus)

    Beau texte.

    L’administration aime externaliser le ménage…

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