Sétif, connaître le passé pour le dépasser

Donc, le 8 mai 2012, l’événement était cette commémoration de la capitulation des armées nazies devant les forces occidentales coalisées à Reims. La fin de la guerre en Europe, pour mémoire, c’est le 9 mai avec la reddition des forces nazies devant l’Armée rouge à Berlin. Ce petit rappel historique passé, je veux revenir sur ce qui constitue pour moi l’autre événement du 8 mai, qui est presque aussi important pour notre avenir que la défaite des puissances fascistes en Europe. Il s’agit des massacres perpétrés en Algérie le 8 mai 1945 par l’armée française, tueries de masse connues sous le nom de « massacres de Sétif ».

Dans l’euphorie de la victoire des alliés contre les forces du mal, de nombreuses festivités sont organisées sur tout le territoire français. Rappelons que l’Algérie, bien que colonie, est alors organisée en trois départements. Les Algériens ont contribué au premier chef à la libération de la France autant qu’à la victoire contre les nazis et les fascistes. Leur contribution a été déterminante dans bien des combats, notamment la prise du monastère italien de Monte Cassino pour laquelle des milliers d’entre eux ont péri. La Seconde guerre mondiale est aussi vécue, par beaucoup, comme l’affrontement entre armé entre les démocraties d’un côté et les états fascistes. Dans la démocratie, il y a le droit imprescriptible des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Les dirigeants nationalistes algériens n’ont jamais masqué leurs sympathies pour la Gauche. Avant guerre, Messali Hadj, chef du Parti du Peuple algérien, première force indépendantiste, a soutenu le Front populaire et la République Espagnole. Après le débarquement allié en Afrique du nord (8 novembre 1942) puis la victoire des alliés face aux troupes de l’axe début 1943, Ferhat Abbas, dirigeant des Amis du Manifeste et de la Liberté, demande que les musulmans qui s’apprêtent à entrer en guerre soient assurés de ne pas rester « privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays. » La question du statut des Algériens historiques, ceux que l’on nomme « les indigènes » depuis le décret Crémieux, est au cœur des revendications nationales. Au moins autant que l’indépendance.

C’est sur cette base que les partis nationalistes algériens vont organiser, ce 8 mai 1945, leur propre contribution aux célébrations de la fin des hostilités. Leurs cortèges sont nombreux. Et pacifistes. Las, un jeune scout musulman, qui brandit un drapeau algérien, est abattu par un policier. La manifestation dégénère : des Européens sont tués, la répression est sanglante. Selon les historiens, les victimes algériennes sont entre 8 000 et 15 000. Un rapport des services secrets américains à Alger en 1945 notait 17 000 morts et 20 000 blessés. Les violences – l’armée utilise des armes de guerre : navires de combat, bombardiers, automitrailleuses -, vont durer deux mois. La répression est aveugle, à laquelle participent des Européens, « qui tels des chiens sauvages se sont jetés sur Albert Denier, secrétaire de la section communiste, auquel un salaud sectionna les mains à coup de hache ». Ils ont entendu, croient dur comme fer, que les « indigènes » ne sont pas des êtres humains à part entière. Ils n’ont d’ailleurs pas les mêmes droits que les Européens. Cette même « vision » des choses justifiera, quelques années plus tard, le massacre des Algériens de Paris.

Il faudra attendre 2005 pour qu’un officiel français, l’ambassadeur de notre pays en Algérie, reconnaisse une « tragédie inexcusable ».

Il faut se souvenir de ces massacres, pas par acte de contrition. Il reste bien peu de survivants parmi les responsables de ces tueries de masse. Mais connaître notre passé, c’est aussi éclairer l’avenir. La guerre d’Algérie est bel et bien finie. Et c’est heureux. Nous voulons, des deux côtés de la mère Méditerranée, vivre en paix, renouer des liens de fraternité et de construction, nous enrichir les uns des autres. Connaître son passé, c’est se donner les moyens de le dépasser.

En guise de conclusion, je vous fais partager les deux premières strophes d’un poème de Jean Dornac, qui m’a personnellement touché, Sétif, et qu’il m’a donné l’autorisation de reproduire.

Sétif, le sang des martyrs…
Je n’étais pas né
Je n’ai pas vu
Mais l’histoire
M’a enseigné…

Ils défilaient sans armes
Pour la Liberté
Pour leur dignité
Les bourreaux, en face
Les ont massacrés
Femmes et hommes
Au nom de la France

Allez lire la suite sur son blog. Merci.

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Bonus vidéo : Matoub Lounès « Tighri n taggalt »

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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