Nos cousins du Québec tiennent la rue depuis 100 jours

Bon, c’est tout moi ça. Depuis quelques jours, je suis, via twitter, la montée de la contestation chez nous cousins de la « Belle Province ». Un truc assez décapant : vu de l’hexagone, le Québec, comme toute l’Amérique du nord, apparaît comme une sorte de monde libéral enclos dont il ne faut rien attendre. Et là, paf dans nos certitudes eurocentrées : cent jours de grève, des dizaines de manifestations monstres dont 29 de nuit. Ce mercredi matin, je me réveille donc en me disant « faut écrire sur le Québec, ce black out médiatique en France est insupportable ». Et là, voilà que tous les « grands titres » en parlent enfin. Mais, je vais quand même m’en tenir à ce que j’avais prévu.

Au départ de ce mouvement, le « printemps érable », connu aussi sous le nom de #manifencours ou de Grève générale illimitée, il y a le projet du gouvernement libéral dirigé par Charest d’augmenter les frais d’inscription à l’université. D’ici 2017, ils pourraient ainsi passer de 2 168 dollars à 3 793 dollars par an, soit une hausse de 75 %. Ce projet a divisé les étudiants québécois entre « carrés rouges », qui y sont opposés, et « carrés verts » qui le soutenaient. Depuis vendredi dernier, les événement sont pris une tournure radicalement nouvelle, qui voit la disparition du clivage.

En effet, le gouvernement a pris l’initiative de faire adopter une loi d’exception. Votée après vingt-et-une heures de débat, la « loi 78 » vise à limiter les manifestations et à éradiquer les piquets de grève devant les établissements universitaires, jusqu’en juillet 2013. Les organisateurs de manifestations sont désormais tenus de prévenir huit heures à l’avance les autorités pour tout événement rassemblant plus de cinquante personnes. Ils doivent en communiquer le parcours ainsi que la durée.

Cette loi scélérate a fini de mettre le feu aux poudres. Autour des revendications estudiantines, d’autres corps sociaux ont exprimé les leurs. C’est désormais une « grève sociale » qui est en cours au Québec. La violence de la répression policière met de l’huile sur le feu. Les témoignages se succèdent pour la mettre en lumière. Au point qu’Amnisty International Québec a réagi sur son site :

« Amnistie internationale s’inquiète du fait que les tactiques utilisées par les forces policières face à certains incidents violents et aux manifestations pacifiques, ainsi que les mesures de sécurité adoptées dans certaines universités, soulèvent des questions troublantes sur le respect de ces droits fondamentaux : usage excessif de la force par les autorités policières, arrestations massives et potentiellement arbitraires, intimidation et profilage par des forces de sécurité sur les lieux de l’université. »

Mais les manifestants restent pourtant calme, répliquant par une campagne de désobéissance civile. Ainsi, la grande manifestation du mardi 22 mai a vu le cortège fort de plus de 250 000 personnes dévier de son itinéraire annoncé, pied de nez aux forces de l’ordre et à la « loi 78 ». Visiblement, les syndicats, très puissants dans la « Belle Province », ont compris que la loi permettrait au gouvernement de limiter leur capacité de réaction et de mobilisation. L’ancienne figure de proue de la grève étudiante de 2005, Xavier Lafrance a ainsi lancé un appel à l’« unité » aux grandes centrales syndicales afin qu’elles pressent leurs membres à être dans la rue au côté des 156 000 étudiants toujours en grève. « Il faut élargir la lutte ! », a expliqué Xavier Lafrance, faisant remarquer qu’une organisation a déjà adopté une résolution ouvrant la porte à « une grève générale et sociale avec [ses] alliés contre les mesures rétrogrades du gouvernement ».

C’est donc tout le Québec qui est en ébullition face à un gouvernement bien ancré à droite et qui a décidé de jouer son va-tout sur la répression du mouvement contestataire. Comme nous le savons en France, l’attitude du pouvoir vis à vis des mobilisations estudiantines est souvent le laboratoire des politiques répressives qui pourraient être mises en œuvre contre l’ensemble du mouvement social. Il faut savoir, dans ce cadre, que le Québec est réputé comme la province la plus à gauche du Canada. L’épreuve de force a donc valeur exemplaire pour tout un pays.

Bonus militant : signez la pétition internationale pour stopper la loi anticontesation au Québec

Bonus « en savoir plus » : suivez le compte twitter @ManifencoursQbc

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Bonus vidéo : Arcade Fire « Wake Up »

 

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

13 responses to “Nos cousins du Québec tiennent la rue depuis 100 jours

  • simonulrich

    « une grève générale et sociale avec [ses] alliés contre les mesures rétrogrades du gouvernement », j’adore cette idée. Ca a l’air d’être un mouvement magnifique, plein de courage et de détermination. Il faut l’étudier, en tirer le maximum de leçon. J’imagine pas comment les « uni » locaux doivent faire des syncopes ^^

  • simonulrich

    Et je suis persuadé qu’un mouvement populaire, surtout de cette nature, est démagogique et marque le coeur et les convictions à jamais. Cet engagement perdurera à leur côté toutes leur vie. Et comme toutes mémoires, ces moments seront déterminants dans leur vision du monde et leur comportement. La lutte, ça change à tout jamais. La lutte, ça change le monde pour toujours. Pour eux et au Quebec, plus rien ne sera jamais pareil. Cette lutte éclora un jour ou l’autre. Les graines sont millénaire. C’est un fait biologique (http://www.zegreenweb.com/sinformer/une-plante-vieille-de-32-000-ans-ressuscitee-par-des-chercheurs-russes,49372 )

  • simonulrich

    Il faut lire pédagogique et non démagogique ^^

  • belgoquébécoise

    Il n’y a pas que le droit de manifester qui est bafoué: le droit de grève est également bafoué, la preuve le gourvernement l’a cassé. Et, encore plus grave, le simple droit d’expression est non seulement nié mais puni: toute personne qui dit (et je dis bien DIT) être d’accord avec les manifestants ou les grévistes est passible d’une lourde amende ou d’une peine de prison. Toute personne qui omet de dénoncer des manifestants est passible d’une lourde amende ou d’une peine de prison. Poutine n’aurait pas fait mieux. On marche sur la démocratie, et les medias européens traitent l’info en entrefilet laconique. Peut-être parce qu’il n’y a pas de talibans dedans?

  • lejournaldepersonne

    La légende du siècle
    Parce qu’il n’y a qu’une alternative
    Ou bien… ou bien
    Conservateurs ou progressistes
    Le musée ou la risée
    Ce dilemme n’a jamais amusé le Che
    Il a tout de suite compris
    Que la collectivité est plus importante que l’individu
    L’avenir plus instructif que le passé
    Les révolutionnaires plus salutaires que les réactionnaires
    La réaction n’est pas la solution
    Seule l’action révolutionnaire
    Peut réconcilier l’homme avec l’homme
    Et qui dit Révolution dit
    Rupture avec toute rationalité
    Rupture avec toute normalité
    Rupture avec toute réalité
    Soyons réalistes, et exigeons l’impossible
    Tel était le Che
    Car ce ne sont pas les mêmes qui réalisent le changement
    Puisqu’il faut cesser d’être les mêmes
    Pour que le changement se réalise
    Et comme plus personne ne le dit
    Je vous le dis en personne :
    Il faut changer pour changer!

    http://www.lejournaldepersonne.com/2012/05/la-legende-du-siecle/

  • Clairedesbois

    Allez, encore une petite précision sur cette loi78 (Qu’est-ce que ça fait plaisir de voir que vous parlez de nous! On se sent moins seuls!)

    La loi a 3 volets :
    1/le calendrier étudiant. Les sessions sont suspendues pour tous ceux qui étaient en grève au moment du passage de la loi. Les cours reprendrons courant août. Donc nos vote de grève sont devenus symbolique, on n’a même plus de cours auxquels ne pas se présenter…

    2/ restriction des libertés d’associations et des droits des profs. À la reprise des cours, les professeurs doivent être présents pour donner leurs cours, qu’il y ait 1 étudiant, 5, ou les 130 prévus dans l’amphi. Le prof qui refuse de donner son cours dans de telles conditions est passible d’amende (7000 à 35 000$ si je ne me trompe). Il/Elle est passible d’amende aussi si il ne communique pas au ministère le fait que le cours est ralenti, possiblement à cause de l’asso étudiante locale. Le département (d’histoire, de socio, de science éco etc) est lui aussi passible d’amendes (65 000 à 125 000) si il ne communique pas l’info au ministère.
    En effet, les asso doivent expressément obéir à la loi (on peut être coupable par omission) et ne soutenir aucune action de grève (genre ligne de piquetage, blocage quelconque, ou simple encouragement à ne pas se présenter en cours).
    Si une asso est considérée responsable d’un souci quand à la tenue d’un cours (les étudiants qui ne viennent pas..), elle est passible d’une amende de 65 000 à 125 000$. Les membres des conseils exécutifs desdites asso sont quand à eux visés personnellement par des amendes de 7 000 à 35 000$. Pour Chaque journée ou 1/2journée de perturbation dont l’asso serait responsable, ladite association ne perçoit plus ses cotisations : 1 journée de perturbation = 1 trimestre sans cotisations. On peut donc assez rapidement se faire couper les vivres pour plusieurs années.
    (on peut relire le paragraphe en remplaçant « asso » par « syndicats », eux aussi sont visés)
    Le but est clairement de faire peur aux membres exécutifs des associations (qui ont signés en septembre pour organiser un cine-club, des soirées bière, ou des colloques étudiants ; pas forcément pour mener une révolution), de casser la solidarité du mouvement, et d’espérer tuer les association étudiantes pour longtemps, et donc toute possibilité de futur mouvement.

    L’une des 3 organisations nationales (les plus sympa, les plus à gauche) la CLASSE a déclaré lundi qu’elle ne se conformerait pas à la loi. Dans toutes les asso locales, on décide cette semaine.

    3/La restriction du droit à manifester, donner son trajet 8h à l’avance, mode de transport, nombre de participants etc… Mais tout ceci est drôlement bien décrit dans l’article.

    Personne ne sait comment et jusqu’à quel point cette loi va être appliquée. Mon pari, c’est que sur la liberté de manifester, elle va rester quasiment caduque. Les manifs ont lieu. Les policiers ne peuvent pas toutes les interrompent à coup de poivre ou de lacrymo.
    Mais pour les 2 autres aspects, plus discrets, plus violents sur le long terme, j’ai très peur d’une application stricte…

    Mais bon, la bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas tout seul. Et le soir, il y a aussi des manif spontanée dans les quartiers résidentiels : les gens sortent avec des casseroles et font du bruit [http://www.youtube.com/watch?v=oPM5EIC9gLM]

    (Pardon pour la tartine…)

    • lecridupeuple

      Alors, d’abord, je remets le lien vers les manifestations de nuit pour que ce soit simple d’accès.

      Ensuite, merci beaucoup Claire, pour ces précisions supplémentaires. Elles sont utiles. Et je suis heureux de pouvoir participer à l’élan de solidarité que le vieux pays éprouve pour sa Belle Province (si je peux me permettre)

  • grockleclown

    Reblogged this on leclown and commented:
    Merci pour ce billet qui résume bien, je pense, les enjeux et les rapport de forces qui animent les événements québécois.
    Cette nuit un pas a été franchis par le régime, désormais sécuritaire, en place au Québec. La police de Montréal a interpellé un groupe de 300 manifestants sous prétexte de jets de projectiles attribuables a 2 personnes dont on ignore évidemment qui elles sont réellement.
    Jusque là on pouvait supposer que le gouvernement se contenterait d’avoir promulgué sa loi matraque. Une pression populaire dépassant largement celle des étudiants par l’appel a la désobéissance civile pacifique comme moyen d’action aurait pu le détourner de cette stratégie répressive. En fait rien n’est moins sûr. Il faut encore compter sur les personnalités comme celle du parlementaire de gauche Amir Kadhir pour parvenir via les institutions et les échéances électorales proches a influencer le gouvernement de Jean Charest de ne pas s’enfoncer trop dans une voie sans issue autre que la radicalisation et le développement de l’action de résistance clandestine.
    C’est pourquoi il me semble que le compte twitter @manifencoursqbc (que tu mentionnes en fin de billet) risque bien de prendre tout son sens. Il s’agit de permettre aux twittos québécois de diffuser de l’information en préservant leur anonymat, leur évitant ainsi d’être appréhendés par les autorités québécoises qui, de fait, depuis lundi sont autorisées a identifier sur les réseaux sociaux tout appel a la grève ou a manifestation non autorisée par la police.
    Je voudrais en profiter encore pour dire que, selon moi, plus il y aura d’etrangers abonnés au compte @manifencoursQBC plus cela rendra difficile l’identification les québécois qui l’utilisent pour diffuser des messages. A bon entendeur…

  • Doktor Cyrus

    Ce qui se passe de l’autre côté de l’atlantique est en effet troublant. Je ne pensais pas voir de mon vivant le continent Américain se révolter contre un système libéral taillé sur mesure pour leur économie.

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