Algérie : ma deuxième patrie plurimillénaire a 50 ans

A Cherif (promesse tenue) ;

A Francis, Geneviève et Pierre, les Khattou bros and sis ;

A Jean, évidemment.

 

« Ma patrie est un concept », a écrit Mélenchon dans une de ses multiples œuvres. Je ne peux que souscrire, moi qui suis issu d’une famille recomposée, que je m’attache à reconstruire même. Ce faisant, je me suis choisi un second papa, Jean-François, lequel, en guise de cadeau de bienvenue, m’a légué une deuxième patrie : le pays des pères. Ainsi, je suis ce Français sur six (à peu près) qui a un lien plus ou moins étroit avec l’Algérie, dont nous célébrons aujourd’hui, 5 juillet 2012, le cinquantième anniversaire. Enfin, il s’agit des 50 ans de l’Algérie moderne, indépendante ; Al Djazaïr est riche d’une histoire plurimillénaire dans laquelle apparaît, tiens pour les petits fachos qui viennent me lire, Saint Augustin, père de l’Eglise catholique et Berbère.

Mais revenons à cette histoire d’indépendance. Je vais vous la narrer au travers de ce que je sais de l’histoire de mon « popa ». Il naît en 1941, à Hussein-Dey, dans la banlieue d’Alger. En 1941, l’Algérie est colonisée par la France depuis 111 ans. Dans les quartiers pauvres de la métropole algéroise, sans angélisme, on est aussi pauvre qu’on est « européen », « indigène », « juif ». Petit blanc parmi les autres pauvres, Jean-François garde encore aujourd’hui une proximité avec tous les Kader, Mohamed, Rachid et autres Miloud de la terre. Trop jeune pour mesurer ce qu’il se passe autour de lui, il ne se rappelle guère les massacres du 8 mai 1945. Après un séjour en Allemagne où son père est soldat, il revient continuer à grandir à Bab El-Oued aux côtés des « siens » quel que soit leur prénom.

Sa vie familiale l’amène à quitter le domicile dès ses seize ans et à intégrer la Marine nationale, comme on saute dans la première barque qui passe quand la ville est en flammes. La barque est de métal et l’emmène à Toulon Saint-Mandrier pour faire ses classes. Là, il apprend avec surprise que cette terre, de l’autre côté de la mer, serait son pays. « Non ! Sûrement pas. Ça n’a pas les mêmes odeurs, pas la même lumière, pas la même chaleur, m’a expliqué un soir, fort tard, Jean. Là, j’ai compris que mon pays c’était l’Algérie. » Mais vous avez fait vos comptes vous mêmes : 41 plus 16, nous sommes en 1957. C’est la guerre d’indépendance qui bat son plein depuis trois ans.

Elle cause des morts de trois côtés : Algériens, « Européens » vivant en Algérie (les fameux « pieds noirs »), militaires. Les militants du Front de libération nationale posent des bombes à Alger pendant que d’autres tiennent les maquis. Les mots ont un sens. Les Algériens du FLN sont les résistants de leur pays. En métropole, on les appelle « terroristes », comme l’occupant allemand appelait les camarades de l’Affiche rouge. L’armée française réplique par la torture, la déportation de population, des opérations militaires « ciblées » dont les civils sont les premières victimes comme dans toute guerre, a fortiori quand c’est un conflit de libération.

« Là, j’ai compris que ça allait trop loin, me dit Jean encore un peu plus tard dans la nuit (je dois en être à mon 3e cognac, genre). Vues les violences de part et d’autres, j’ai compris que des gens comme moi n’auraient pas leur place dans la nouvelle Algérie qui allait forcément arriver. » Le temps du déchirement commence. Chez les « Européens », les ultras se sentent trahis par un De Gaulle qui soutient de moins en moins la cause de l’Algérie française. Du coup, l’Organisation armée secrète (OAS) prend de l’ampleur, recrutant chez les irréductibles de la cause. Le conflit s’exporte de l’autre côté de la Méditerranée. Même là, les Algériens sont poursuivis « jusque dans les chiottes ». Leurs soutiens Français y sont victimes de la répression policière. Alors, l’OAS, mon « popa » en sera ou pas ? « Tu sais, je ne suis pas très courageux et puis, la Marine, on est l’arme légitimiste par essence. L’OAS y en a pas dans la Royale. » Ou pas donc.

Arrivent le 19 mars 1962 et les accords d’Evian ; la fin des hostilités de fait ; le référendum sur l’autodétermination le 3 juillet 1962 ; l’indépendance le 5. Jean partira en 1963 avec les derniers militaires français restés, dans le cadre des accords, sur la base aéronavale d’Alger Maison-Blanche. Il est blessé de guerre : mécanicien volant, il a la main ouverte par… une caisse de munitions qui a glissé le long d’une aile de Corsair. Fin de son histoire algérienne. La mienne commence. Sans que je n’ai pas encore eu la chance de mettre les pieds dans mon deuxième pays.

Mon histoire algérienne n’a pas ce nom d’abord. Quand on grandit aux côtés de Rachid, qu’on a 9 ans, qu’on vit dans le même quartier de la Madeleine à Albi (la « petite Espagne »), on ne voit pas d’Algérien mais un Français. Comme nous. Donc mon histoire algérienne commence en bandes-dessinées par l’intermédiaire du trait de Ferrandez. Puis en apprenant que Jean n’est pas né en France. Puis avec l’horrible tata Juliette qui vomit « ces putains d’Arabes qui nous ont volé l’Algérie avec l’aide de ce traître de De Gaulle ». Tata Juliette c’est la tante de Jean, partie comme tant d’autres entre mars et juillet 1962, littéralement une main devant une main derrière, laissant le très peu qu’elle avait sur la rive méridionale du mare nostrum. Elle en a gardé une haine, un racisme viscéral, qui la pousse à insulter mes copains du quartier les rares fois où elle vient chez nous.

(Ellipse) Me voilà à Montluçon en 1994-1995 de mémoire, militant du PCF. Mon copain et collègue Gilles anime le Mouvement de la Paix. Avec la Fédération nationale des anciens combattants Algérie-Tunisie-Maroc, il co-organise la diffusion du film La Guerre sans nom de Bertrand Tavernier. Pas craintif des réactions épidermiques que peut créer cette présence, les passions sont loin d’être éteintes, il invite aussi Alban Liechti et les camarades de l’Association des anciens combattants de la cause anticoloniale. Gilles, retenu par ses obligations professionnelles, me demande d’accueillir et de guider nos intervenants. J’apprends qu’Alban Liechti est cet appelé du contingent, communiste, qui sera enfermé parce qu’il refuse d’aller en Algérie tirer sur les combattants de l’indépendance. Avec les « pieds rouges », dont certains sont restés après le 5 juillet 1962, les communistes ont fini par clarifier leur situation vis à vis de l’Algérie. Mes camarades sont torturés comme Henri Alleg voire exécutés comme Maurice Audin. A leurs côtés, des Chrétiens s’engagent en faveur de l’indépendance algérienne comme l’ancien résistant André Mandouze, rédacteur en chef de Témoignage Chrétien et auteur d’une thèse sur… Saint-Augustin.

Plus récemment, mon histoire algérienne a pris une tournure plus personnellement dramatique. A Marseille, en 2001, grâce à l’ami Alain Barlatier, je me retrouve correspondant de l’association algérienne Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) et de son animateur principal Akim Addad. Avec ses camarades, alors qu’Alger accueille le rassemblement annuel de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, il organise des actions pour interpeller l’opinion publique internationale sur la réalité algérienne. Je vais avoir du boulot : Akim disparaît l’espace de 24 heures après avoir été interpellé par les forces de l’ordre. Je suis le premier prévenu, je dois lancer l’alerte. On envoie des messages partout, aux ambassades de France en Algérie à celle d’Algérie en France, aux parlementaires… Les coups de téléphone avec la femme d’Akim sont plus que quotidiens. On essaie de se rassurer, on se donne des nouvelles. Puis Akim réapparaît. Enfin.

Malgré cet épisode qui doit être marqué quelque part dans un dossier, je sais que j’irai en Algérie. Bientôt. Le temps est venu pour moi de fouler le sol de ma deuxième patrie.

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Bonus vidéo : Björk « Declare Independance »

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À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

14 responses to “Algérie : ma deuxième patrie plurimillénaire a 50 ans

  • caignaert martine

    Un article très émouvant où je retrouve un peu de ma propre histoire ! j’y suis retournée en 2002 accueillie à bras ouverts

  • rocknrouge

    Tiens, je sais à qui je vais faire tourner ça.

  • Geneviève Bridot

    Bonjour,
    Très bel article, ami militant du Parti de Gauche.
    Je voudrais simplement confier ici que l’Algérie est pour moi mon premier pays. « La patrie est un concept », oui, mais tout le monde sait que l’on est pétri de la terre où l’on est né, surtout quand, comme ton « popa » tu es issu du petit peuple, simple, pauvre ou modeste, multiple … C’est la terre où sont nés tes ancêtres qui ont également fait ce que tu es. Tes ancêtres venus de différentes provinces françaises, espagnoles …. parce qu’ils étaient affamés ou bannis. Pour nous, la France n’était pas tout à fait notre pays, c’était « la Métropole ».
    Amitiés.

    • lecridupeuple

      Geneviève, c’est ce que m’a dit mon « popa » et que j’essaie de retraduire. Pour lui, l’Algérie restera à jamais « son » pays de coeur.
      Merci pour ton petit mot.

  • rocknrouge

    C’est « marrant » cette petite Histoire de l’Algérie. En petit Français, pour ne pas dire « petit blanc », j’ai vécu l’Algérie par ce que m’en ont raconté les ados de mon âge, qui quittaient l’Algérie dans les années 90 pour des raisons pas très roses.

    Même si je n’ai pas sur moi la culpabilité des méfaits des Français en Algérie avant et après l’indépendance, quand je pense à ce pays, je ne peux m’empêcher de me dire que si mon beau pays est celui des Droits de l’Homme, il les a inventés avec pour premier objectif de s’asseoir dessus.

    Vivement qu’on répare les crimes de nos aînés, et qu’on se décide à voir les algériens, arabes ou kabyles, pour ce qu’ils sont : nos frères.

  • OuldC

    D’abord merci pour ces deux grands éclats de rire que tu m’as offert avec ceci :
     » tiens pour les petits fachos qui viennent me lire  »
    et celà :
    « ces putains d’Arabes qui nous ont volé l’Algérie avec l’aide de ce traître de De Gaulle ».

    Ensuite je suis mortifié de n’avoir pas été le premier à réagir à ce billet ! Mais c’est ta faute et sais-tu pourquoi ? A cause de ton mal de dos qui m’a sérieusement inquiété ! Je t’ai relancé sur ce sujet et j’étais très fâché de n’avoir pas de réponse de ta part ! On en reparlera.

    Oui, ton billet est beau et émouvant ! Il exprime le lien étroit que tu as avec le sujet et ton talent lui imprime une force d’âme supplémentaire. Mais comme le sujet me touches, moi aussi, tu le sais, très étroitement, je vais t’adresser, une fois n’est pas coutume, une petite remontrance, tu as bien lu, je dis bien ‘remontrance’ et non pas ‘critique’.

    Je t’invite à observer le déséquilibre formel de ta phrase et la conséquence sémantique qui en résulte : « Jean-François garde encore aujourd’hui une proximité avec tous les Kader, Mohamed, Rachid et autres Miloud de la terre » ! Tu mets en balance, d’un coté, Jean-François, seul, et de l’autre coté, ‘tous les … de la terre’ !

    Ceci dit, étant matheux, je n’ai aucun fétichisme des chiffres! Pour moi, ils sont tous strictement équivalents ! Si je dois concevoir un intérêt, ce serait, plutôt, par exemple, pour les nombres premiers, ceux qui ne sont divisibles que par eux-mêmes et par l’unité (1.3.5.7.11.13.17.19.23.29.etc …) ou pour des nombres moins familiers comme e, i ou π.

    Tu as bien fait de citer Alleg, Audin et.. Mandouze !
    Tiens, voici un tweet qui parle de Maurice Audin https://twitter.com/OuldC/status/220596721154134016

    Alors à bientôt à Bab-El-Oued ou faut-il écrire Babel-Oued !

    Merci encore pour cette magnifique évocation de TON pays !

    • lecridupeuple

      Chérif, à mon tour de te remercier, y compris pour ta remontrance.

      Je vais m’en expliquer cependant : je ne voudrais pas laisser accroire que la situation était angélique à Bab-El-Oued ou Hussein-Dey. Les « Européens » n’étaient pas si nombreux à fréquenter les « indigènes » même dans ces quartiers populaires où l’on était d’abord, et ensemble, pauvres. Si la pauvreté excluait naturellement le racisme, on n’en serait pas là aujourd’hui.

      Et le constat qui valait pour les quartiers populaires d’Alger la blanche vaut encore pour bien des quartiers notamment en Alsace, où a eu lieu l’essentiel de la discussion que je cite de mémoire.

      Voilà, tu sais tout 🙂

      ________________________________

  • Jean-Pierre Guillet

    Voila qui me touche direct au cœur.
    Ce que j’appelle personnellement une tragédie, n’est hélas pas prés d’êtres défrichées.
    a 14/15ans j’ai été chargé un été à La Rochelle d’accueillir et animer un groupe d’ados en 1962…Et rien n’était simple entre eux selon leurs origines. des « européens » la seule chose qu’ils avaient en commun c’est l’arrachement à « leur terre ».
    Que sont ils devenus?? ROCHELAIS oui mais politiquement je veux dire ??
    Depuis il m’est arrivé,je pense particulièrement à quelqu’un là, de fréquenter, débattre avec des gens qui ont fait cette guerre sans nom…
    J’ai connu un Lieutenant qui a démissionné contre l’utilisation de la torture, « Il a eu des problème » comme dit….il le lui ont fait payer, il a eu du mal mais a finit comme instituteur obscur et relégué loin de sa terre.
    Et par ailleurs j’ai connu, notamment un donc, conscrits qui avaient du mal à sortir de ces évènements indemnes moralement.
    certains ont plus ou moins consciemment, réalisés comment on les « remontaient ».
    Et un Chrétien, puis politiquement ensuite venu à gauche, parce que humaniste, avec qui les discussions ont durées, durées, il avait du mal à prendre assez de recul sur ses 24 mois de service militaire…
    Aujourd’hui je sais qu’il milite et se bat pour que ses anciens combattants de confrères fassent le même chemin que lui.
    Comme c’est un homme de culture il a toujours manifesté un grand intérêt au Maghreb, et à l’Islam.
    Il ne lui manquait que quelqu’un pour évacuer, débriefer, je suis fier d’avoir été celui là.

  • Lionel

    Bonsoir et un grand merci à toi . Ayant été  » appelé du contingent  » début 1962 et de surcroit antimilitariste , j’ai fait 18 mois en Tunisie , à Bizerte près de la frontière Algéro-tunisienne . Fort heureusement et arrivant peu après  » Les évènements de Bizerte  » comme appelaient la bataille ayant opposé l’armée française et les combattants Tunisiens , je n’ai pas été contraint de leur tirer dessus ( j’avais tout fait pour être nul au tir ) . Dans ma base du Djebel Roumadia , j’ai été un peu leader d’une résistance multiformes : protestations , sit-in , politisation etc…Un de mes bons camarades manifestant un rejet massif et primal de la discipline militaire a été mis au secret dans un trou creusé au flanc d’une colline . Il a été régulièrement torturé par les sous-off et maintenu dans le noir absolu ceci pendant 14 mois . L’enfer pour lui à qui je n’ai pas pu apporter de réconfort, malgré mes tentatives de dissuasion mais , il était submergé par ce rejet incoercible . Nous n’avons plus eu de ses nouvelles ni de son devenir . Il en a surement et durement payé le prix…Ma petite contribution auprès de mes camarades à été , j’espère , de contribuer à leur prise de conscience de la perversité de cette guerre coloniale et de limiter le rejet raciste que certains éprouvaient . Il apparaissait que la grande majorité des appelés ne suivait pas du tout l’OAS et désapprouvait les tentatives extrémistes de certains gradés parmi nous . C’était alors une forme de résistance à mettre au crédit de cette jeunesse populaire . Amitiés aux démocrates Franco-maghrèbins .

  • bourelly

    Bonjour !
    Le boulot étant assez intense en ce moment, je prends seulement maintenant connaissance de ce « papier »… Je ne suis pas vraiment concerné directement, comme d’autres intervenants, par cette
    h(H)istoire ! Né à Marseille, de famille marseillaise ou du moins provençale depuis très longtemps, le seul souvenir que je conserve de cette époque est ma présence dans un bus, auprès de ma mère, alors que je devais avoir environ 5 ans…Le bus était bloqué par une manif et j’entends encore les cris de  » OAS assassins »…Ma mère m’avait dit :il faut qu’ils fassent attention, les autres sont des fous, ça fait peur ! Bien entendu je n’avais rien compris à tout cela ! Si ma mère avait peur, il fallait simplement que le bus progresse dans son cheminement, que ces cris cessent et que « les autres qui sont des fous » ne s’approchent pas de nous ! Il est surprenant que cet article émouvant, bien écrit, sensible et mêlant l’ Histoire à une histoire, me renvoie à ce jour-là…Plus tard, j’ai connu un ancien membre du PC, exclu pour « tentative de formation d’une tendance organisée » et il m’a raconté que cette « tendance », en fait, militait pour que les jeunes français refusent de « servir » en Algérie !
    La France s’est déhonorée avec sa politique coloniale ! En Algérie et ailleurs ! Comme l’écrit plus haut Rocknrouge, nous ne portons pas la culpabilité de cela, mais la mémoire collective française ne doit refuser aucune responsabilité ni aucune obligation de réparer !

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