Le chasseur de Rroms est à l’affût

Ce lundi matin, heureusement que j’avais rendez-vous à Gentilly. L’usager du RER D que je suis aurait bien eu du mal à se rendre au travail. Mon train habituel, terminus Corbeil-Essonne, était systématiquement supprimé. Une courte minute de réflexion m’a permis de comprendre : en prenant mon petit-déjeuner, plus tôt, je m’abreuvais de cette chaîne qui a la couleur de l’info, le goût de l’info mais qui n’est pas de l’info : >itélé. A Evry, ville dont l’actuel sinistre de l’Intérieur fut autrefois maire, les forces de l’ordre ont procédé, à l’heure du laitier, à l’expulsion d’un camp de Rroms situé le long de la voie ferrée où passe mon RER. Tout s’explique donc.

Pour une fois, les usagers ne sont donc pas « pris en otage par la grève » (huées, sifflets, quolibets, tout ça…) mais ils sont pris en otage par une rafle policière menée, comme de juste, « avec humanité et cœur ». J’habite à deux pas de l’église Saint-Bernard, ce qui explique combien j’affectionne ce trait d’humanisme du pas regretté du tout Jean-Louis Debré, modèle des Sarkozy, Guéant et, aujourd’hui, Valls. A en croire le Premier ministre, les expulsions de Rroms ne devaient plus avoir lieu qu’en application de décisions de justice. Il se trouve que la question du camp d’Evry devait être tranchée par le tribunal le lendemain de l’expulsion, donc demain. Comme disait un autre sinistre de l’Intérieur, « les promesses n’engagent jamais que ceux qui les reçoivent ». En tous les cas,la recette, pour populiste qu’elle soit, ambitionne d’assurer la popularité de celui qui la cuisine.

Pour ce qui me concerne, j’avais été édifié la veille sur la question des Rroms. Certains de mes amis étaient à Rock en Seine, bon nombre avaient préféré les Estivales du Front de Gauche à Saint-Martin d’Hères. Quant à moi, ruiné par mes vacances et ayant un peu de boulot sur le feu, je suis resté dans la capitale. Ce dimanche fin d’après-midi me trouve donc attablé à l’un de mes rendez-vous favoris du 18e arrondissement de Paris, métro Marx-Dormoy. A la table voisine, un homme vêtu de cuir des bottes au blouson, les ray bans solaires sur le nez, sirote à vue de nez son troisième rosé, si j’en crois les notes coincées sous son cendrier. Il est 19h, rien à dire. L’homme sort son portable et engage une conversation :

« – Oui. Il y a là un groupe de Rroms. Ils font la manche. Ils dérangent les gens à la terrasse des cafés.

– (…)
– Oui, on sait comment ça se passe : les vieilles dames qui se font arracher leur sac.
– (…)
– Vous avez un quart d’heure et on intervient.
– (…)
– Quinze minutes top chrono et vous intervenez. »

Sur le coup, je reste un tantinet interloqué. Ma compagne revient des toilettes et réclame mon attention. Je m’exécute de bon cœur quoi qu’un poil décontenancé par cette conversation. Qui reprend quelques minutes plus tard, quand l’homme de la table d’à côté a fini son rosé. Auparavant, il a allumé un cigarillo sorti d’une boîte en fer. Il a passé le temps dans l’intervalle à scruter les rues alentour.

« – Bon. Qu’est-ce que vous faites ?
– (…)
– Oui. On les renvoie à la frontière.
– (…)
– On fait un convoi et on les renvoie à la frontière. »

Le ton, du premier appel au second, est monté. S’est fait plus sec. Impératif. L’homme de la table d’à côté n’a pas l’air de goûter de devoir s’expliquer. Il scrute avec plus d’attention les trottoirs en face. Une voiture de police arrive.

« – Ca y est. Je vous vois. »

L’homme de la table d’à côté se lève. Quitte la table en courant au petit trot. Il fait chaud malgré l’heure tardive. Le rosé peut être. L’intervention débute. Dans l’indifférence générale. Elle me rappelle il y a deux ans en arrière les rafles de Chinois à proximité du métro Belleville. La cible a changé, le président aussi, le sinistre de l’Intérieur également. Demain, d’autres RER ou TER seront interrompus pour que les forces de l’ordre du « président normal » puissent procéder à leur besogne. Et d’autres chasseurs de Rroms tiendront l’affût. Les cafetiers de Paris et de Province sont rassurés : à tout le moins, le rosé se vendra bien.

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Bonus vidéo : Bloc Party « Hunting For Witches (Crystal Castles Remix) »

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

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