The Pogues @ l’Olympia, Paris, 2012 september 12th – live report

Par Benoît (@Mc_Chouffe)

 

“And maybe that was dreaming and maybe that was real[1]

 

On a tous un certain nombre de concerts mythiques à voir avant de mourir. Et quand on a moins de 30 ans et une prédilection pour les années 70-80, c’est  pas forcément gagné. Johnny Thunders, Stiv Bators et Ian Curtis sont morts ; les Ramones sont décimés et, de toutes façons, depuis qu’ils avaient viré DeeDee, ils ne méritaient même plus ce nom ; Morrissey et Marr sont sans doute en froid pour 5 siècles, au bas mot… Il y a certes New Order qui assure encore comme au premier jour (mais l’ami Nathanaël en parle beaucoup mieux que moi), ou Lemmy, qui est tout simplement invulnérable, mais faut bien dire que la plupart de mes héros ne sont plus.

Et puis il y a les Pogues.

Pour resituer en deux mots : un gamin élevé dans la culture irlandaise débarque à Londres et y découvre le punk naissant. Rapidement il fonde son groupe qui répondra au doux nom de The Nipple Erectors (puis Nips). Ce goût pour les noms de groupes subtils lui restera, d’ailleurs. Ils sortent quelques 45 tours honnêtes mais tout cela ne va pas très loin.

L’histoire débute véritablement quand ce jeune punk prend une décision fondamentalement… punk. Il va former un groupe de musique irlandaise. À l’époque où le synthé semblait être l’avenir du Rock, monter un groupe qui jouera du banjo, de l’accordéon, de la flûte et de la guitare sèche c’était… comment dire ? Complètement absurde / dément / surréaliste  / crétin (vous pouvez cocher plusieurs cases).

Mais Shane MacGowan est un grand malade. Il fonce. Toujours classe, les gars se baptisent Pogue Mahone (« kiss my ass » en gaélique), puis simplement The Pogues. Entre 85 et 90, ils sortent 5 albums. Tous comportent des morceaux fantastiques mais les 2e et 3e (Rum, Sodomy and the Lash et If I Should Fall From Grace With God) sont tout simplement prodigieux, et je vous garantis qu’on les écoutera encore dans un petit millier d’années.

Leur succès est énorme, alors même que la majeur partie de leur public, des punks notamment, n’a sans doute jamais entendu de musique irlandaise, et n’en écoutera sans doute jamais d’autre. Mais l’ami Shane, qui écrit, compose et chante la plupart des titres, apprécie un tout petit peu trop le whiskey, la Guinness, la cocaïne, et tout plein d’autres trucs qui ne rentrent pas dans la composition des endives au jambon. Ses compères finissent donc par le virer en 1991. Seulement les Pogues sans Shane MacGowan c’est un peu comme les Ramones sans DeeDee, ou même plutôt, comme le E-Street Band qui aurait enregistré des albums sans Springsteen. Et de son côté, Shane ne parviendra jamais à réitérer le miracle des Pogues. Désormais, il sera une cible privilégiée pour les tabloïds qui adorent annoncer sa mort à intervalles réguliers[2].

Ca fait donc des années que je rêve de voir les Pogues au complet. D’autant qu’ils se reforment régulièrement, pour un ou deux concerts. Seulement l’idée de voir Shane dégueuler dans un micro ne me réjouit pas vraiment et faut bien dire que c’est un peu à ça que ressemblaient ces prestations ces dernières années. Shane est fini. Shane MacGowan n’est plus qu’un type un peu timbré qui fut un jour un IMMENSE musicien.

Et puis finalement, je tente quand même le coup. C’est quitte ou double : voir le groupe qui a si souvent réussi à balayer un coup de déprime en quelques mesures, ou être certain d’avoir constamment en tête l’image d’un naufrage humain à chaque fois que je réécouterai les Pogues.

Une bonne première partie avec The Moorings qui ne partaient pourtant pas gagnants : un groupe alsacien de musique irlandaise en première partie des Pogues. Ils se permettent même de finir sur une reprise des maîtres qui tient carrément la route et enflamme le public.

Le groupe tarde un peu à se pointer : par trois fois on pense qu’ils vont arriver… et puis non. Là je m’dis direct que Shane ne se pointera plus, que Spider va chanter à sa place… Mais l’Homme arrive, titubant. Heureusement que le pied de micro est là pour le maintenir debout. Là on craint à nouveau le pire, et honnêtement, y a quand même de bonnes raisons.

Ca démarre sur un classique (il y en a tellement !) : Streams of Whiskey. Et là, LA voix de Shane MacGowan ! La vraie, celle de sa jeunesse, celle qui a transcendé la musique traditionnelle irlandaise : puissante, rugueuse. Une voix qui peut vous tordre les tripes et vous donner envie de danser en même temps. Les putains de Pogues !!!

La setlist[3] est une litanie de titres mythiques, pour la plupart tirés des trois premiers albums :

Streams Of whisky
If I Shall Fall From Grace With God
The broad majestic shannon
Greenland whale fisheries
A Pair of brown eyes
Tuesday morning
Kitty ???
The sunny side of the street
Thousands are sailing
Repeal of the licensing laws
Lullaby of London
The Body of an American
Young Ned of the hill
Boys from county hell
Dirty old town
Bottle of smoke
The sick bed of Cuhulainn
Sally Mac Lenanne
Rainy night in Soho
Irish rover
The star of the county down
Poor paddy
Fairytale of New York
Fiesta

Shane s’éclipse parfois, le temps d’un titre chanté par Spider Stacy ou Terry Wood (l’excellent Young Ned of the hill), ou d’un instrumental. La première fois, on craint de ne plus le revoir avant un bout de temps, et puis on comprend le manège en se disant qu’ils ont bien raison de le laisser reprendre son souffle (ou re remplir son verre) de temps en temps.

Lorsqu’on entend If I Shall Fall From Grace With God, on se dit que quelques mesures suffiraient aux Pogues pour soulever le peuple irlandais et coloniser toute l’Angleterre. Mais ils s’arrêteraient certainement dans le premier pub en bas de la colline pour picoler, brailler Greenland Whale Fisheries à s’en faire péter les cordes vocales, ou valser sur Sally Mac Lennane. Entre nous, c’est pas du Carla Bruni, hein ! Pour chanter des trucs pareils faut quand même être en pleine possession de ses moyens vocaux.

Il y eut aussi le fabuleux Boys from the County Hell. Intro morriconienne puis une urgence rare qui n’empêche pas Shane de décrire en quelques secondes toutes les facettes de sa vie et du monde qui l’entoure : cuite mémorables ; hargne du punk qui finit par se faire le patron ; les joies simples : les tox, les macs et les putes, la haine des militaires, re re re cuites…

Et puis le lot de classiques et chansons folkloriques transcendés par un groupe exceptionnel parce que plus humain qu’aucun autre. Dirty Old Town, par exemple. Qui mieux que les Pogues peut chanter l’amour rencontré dans une ville industrielle du Royaume Uni ? Ce ne sont pas des reprises mais des appropriations pures et simples. Scandaleuses même. Qui peut penser, après les avoir entendus interpréter Dirty Old Town, que la chanson n’a pas été écrite par un irlandais ?

Je crois qu’ils ont dû jouer à peu près tous mes titres préférés. Ce Body Of An American, par exemple, qui ne figurait même pas sur le pressage d’origine de Rum, Sodomy and the Lash ! Là on donne dans l’émotion à deux titres : ce morceau génial qui commence sur un rythme plutôt lent accompagnant un enterrement, et dégénère assez vite sur la joyeuse beuverie qui suit. Le genre d’enchainement qui en dit long sur les déboires et la force du peuple irlandais. Et puis on y parle d’un départ pour les USA, des guerres menées par des types qui n’ont rien à y faire, et de l’espoir de retourner un jour au pays. Émotion encore parce que cette chanson tient un vrai rôle dans The Wire. LA série. Chaque fois qu’un flic est tué en service, une veillée funèbre se tient au pub du coin, le mort est étendu en uniforme sur le billard, et après l’éloge funèbre prononcé une pinte de bière à la main, tout le monte entonne Body Of An American[4] et ça se finit sans doute comme dans la chanson.

Sur Fairytale Of New York, Shane finit même par lâcher son pied de micro pour valser sous la neige avec la remplaçante de la regrettée Kirsty MacColl. Ici encore, il est question d’amour et de haine, et d’addictions en tous genres.

On vit même Spider Stacy délaisser sa flute pour s’emparer de son instrument préféré (pour être honnête, je ne suis pas sûr qu’il l’apprécie tant que ça, mais tout est possible avec cette bande de tarés). Et notre homme de se frapper frénétiquement la tête à grands coups de plateau de bistrot… Etre un Pogue c’est un sacerdoce.

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’on n’a pas simplement assisté à la reformation d’un groupe mythique. Un groupe qui 30 ans après est toujours capable de réitérer le miracle. Ce qu’on a vu ce soir-là c’est un grand-père, un pote, qu’on avait enterré y a plus de 10 ans et qui est de retour. Bien sûr il ne pogote plus. L’a plus vingt ans. Mais il est capable de boire des coups avec vous toute la nuit en vous racontant des histoires hallucinantes.

Shane est de retour. Toujours sur le fil du rasoir, mais il peut de nouveau faire ce dont lui seul est capable : réveiller cet animal que sont les Pogues. Tiens le coup Shane. Tu tiens ta revanche.

 

Merci à l’ami Nathanaël pour l’honneur qu’il me fait en m’invitant en ces lieux, j’en suis ému.
(T’as fini tes conneries Benoît ? C’est moi qui suis super content !)

 

Crédits photos : AG & me.

 


[1] The Pogues, Boys from County Hell (Red Roses For Me).

[2] Un jour vous paierez pour ça bande de raclures.

[3] La fiabilité n’est pas totalement garantie, mais il semble qu’elle soit rigoureusement identique à celle de la veille.

[4] NDLR : s’il m’arrive un truc, vous savez quoi faire

 

—————————————-

Bonus vidéo : The Pogues « Irish Rover »

 

Bonus extraball : extrait de la série « The Wire »

À propos de Nathanaël Uhl

Journaliste politique, passionné de musiques, supporter de l'Olympique de Marseille et du Liverpool FC, grand amateur de littérature et notamment de polar. Mon blog est aussi un hommage au journal "Le Cri du peuple" créé par Jules Vallès pendant la Commune de Paris. Voir tous les articles par Nathanaël Uhl

8 responses to “The Pogues @ l’Olympia, Paris, 2012 september 12th – live report

%d blogueurs aiment cette page :