Archives de Catégorie: Histoire du mouvement ouvrier

Bon anniversaire la République !

« La République nous appelle ! » J’espère que ce morceau de phrase sonne familier à l’oreille de certains d’entre-vous. Il est d’actualité puisque nous célébrons, en ce 21 septembre, le 220e anniversair de la Ière République française. C’est en effet au lendemain de la victoire de Valmy sur les Prussiens que les députés de la Convention nationale décident sur proposition de Collot d’Herbois – et à l’unanimité – d’abolir la monarchie et de proclamer la République. La Ière République sera votée et proclamée le lendemain, 22 septembre 1792. Mais l’abolition de la royauté est une date clé dans ce processus.

Ce n’est pas un micro-événement que nous allons commémorer

Vendredi 21 septembre 2012
à 17 heures
Devant le Panthéon à Paris

Si le processus révolutionnaire a été entamé en 1789, avec cette date de la prise de la Bastille, suivie du 4 août – nuit au cours de laquelle sont abolis les privilèges (mais avec possibilité de rachat), la proclamation de la République ouvre un nouveau champ du possible. La monarchie constitutionnelle et la prise de pouvoir par la bourgeoisie sont remises en cause par l’irruption, dans le champ politique, du peuple, notamment parisien. Ce que l’on appelle communément les sans culottes.

Ce peuple aspire à une autre répartition des richesses, une autre organisation du pouvoir. Il va prendre en main ses destinées, à partir du travail de conscientisation et d’éducation populaire politique mené par les clubs, dont le célèbre club des Jacobins. A Paris, les sans culottes et leurs représentants élus, devant la « Patrie en danger », vont s’organiser au sein de la toute première Commune de Paris, ancêtre de celle que j’étudie. Cette Commune va peser sur les débats de la Convention nationale et infléchir les décisions politiques qu’elle sera amenée à prendre.

Par bien des aspects, la Commune de Paris de 1792 à 1794, lorsque la réaction thermidorienne l’abat en même temps que Robespierre et ses amis, est plus radicale que la représentation nationale. C’est qu’à Paris, la confrontation de classes est bien plus violente qu’en Province. Dans les provinces de la jeune République, la guerre civile efface, dans la perception collective, le combat de classe. Il nous est facile, avec deux siècles et plus de recul, d’analyser la guerre civile qui se déchaîne en Vendée, Bretagne ; à Lyon, Marseille, Toulon, comme autant de traductions meurtrières de cette lutte des classes. Dans l’instant politique 1792-1794, il n’en est rien. A leur décharge, Marx n’est pas encore passé par là.

Il n’empêche que le peuple parisien et les provinciaux qui partagent sa vision des choses (il en est) n’entend pas se laisser déposséder d’un processus qui prend enfin en compte ses aspirations et ses besoins. Un certain nombre d’élus de la Commune de Paris, comme Robespierre, sont aussi députés à la Convention nationale et, forts du mandat qu’ils tiennent du peuple, agissent pour faire entendre sa voix.

C’est ainsi que va naître la République une et indivisible puis la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen dans sa version démocratique, celle dite « montagnarde », qui proclame le droit à l’insurrection.

Comme le disent mes amis du Parti de Gauche Midi-Pyrénées, il s’agit là d’un « document d’importance universelle ». Si la déclaration de 1789 assoit la liberté comme principal droit de l’homme, celle de 1793 met sur le même plan la liberté et l’égalité. Dès l’article 2, c’est même l’égalité qui est placée en tête des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. « Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété ». Plus importants qu’une simple déclaration abstraite, les droits de l’homme de 1793 font apparaître les droits positifs qui concrétisent les droits naturels : droits sociaux avec des prestations assurées par l’Etat notamment droit à l’éducation, aux subsistances, manger à sa faim, droit au travail, à la santé… Elle reconnaît ainsi pour la première fois dans l’histoire de l’humanité une série de droits économiques et sociaux comme le droit au travail, à l’instruction, aux secours publics (il n’y a ni retraite, ni sécurité sociale à l’époque).

Autre innovation historiquement fondamentale : l’idée de « souveraineté nationale » est précisée sous la forme concrète de la souveraineté populaire (en 1792/1793 les étrangers ont le droit de vote). Le peuple est souverain, il doit prendre lui même son destin en main. Il s’agit d’un système de démocratie semi directe : en partie directe par les Assemblées de base et le référendum, en partie indirecte par l’assemblée élue.

Voilà en quoi cette Ière République mérite qu’on la célèbre aujourd’hui. Quoi qu’imparfait, son contenu est très largement progressiste. Et ouvre des perspectives encore neuves à l’ensemble du mouvement ouvrier. Alors, oui ! Bon anniversaire la République.

Bonus flash back : Le discours prononcé par Jean-Luc Mélenchon à cette occasion est visible ici.

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Bonus vidéo : The Adicts « Viva La Revolution »


Ouais, finalement… Robespierre reviens !

Quand Laurent Mafféis m’a dédicacé l’ouvrage qu’il a co-écrit avec Alexis Corbière de cette manière : « Pour Nathanaël, à toi qui dit déjà depuis longtemps « Robespierre reviens ! » », je me suis dit que mon ami me connaissait bien mal, alors que nous nous côtoyons depuis 2006. Je ne me suis jamais considéré comme robespierriste. Lorgnant plutôt du côté d’Hébert, du communiste primitif Gracchus Babeuf, bref de ceux que Jean-François Vilar nomment Les Exagérés, dans son beau roman éponyme, j’ai toujours tenu Robespierre en défiance. Son austérité me glace, son « culte de l’être suprême » me le rendait suspect.

Et c’est bien là la qualité première de ce Robespierre reviens ! Il rétablit quelques vérités historiques dans ce temps de grande confusion qu’est le nôtre. Ainsi, au fil de la première partie, la plus historique, j’ai appris pas mal de choses. Ainsi, le culte de l’être suprême tel que défendu par Robespierre n’était pas une sorte de théisme abâtardi version philosophie des Lumières mais une mesure d’apaisement dans un pays en proie à la guerre civile. L’Etre suprême c’est une forme de civisme, voire de laïcité avant la lettre dans une période où le concept est loin d’être répandu. Voici ce qu’écrivent les auteurs :

« La reconnaissance de l’être suprême (personnification de la nature – Robespierre revendique l’influence de Rousseau) et de l’immortalité de l’âme vise simplement à affirmer à l’époque un plus petit dénominateur commun entre les pro et les anti déchristianisation. »

(Photo : Stéphane Burlot)

Voici donc un premier « malentendu » historique levé. Il y en a d’autres, dans ces pages ramassées qui fixent le cadre historique. Alexis et Laurent reviennent longuement sur la Terreur et le rôle de Robespierre tentera, avec son (faible) pouvoir institutionnel (il n’est qu’un membre – intermittent – parmi tant d’autres du Comité de salut public) et son (grand) pouvoir politique (il est membre de la Convention, animateur du club des Jacobins où se retrouve la plupart des sans-culottes et élu à la Commune de Paris), de jouer le rôle de modérateur vis à vis de certains de ces camarades. J’apprends, incidemment, que, dès 1790, le fils du Nord Maximilien s’oppose à la peine de mort. Certes, cela ne l’empêchera pas de tolérer, voire de justifier, des exécutions.

Mais, la France est en guerre et civile et extérieure. En Vendée, les royalistes combattent pied à pied ; en Bretagne, la chouanerie populaire menace la patrie ; de partout, les armées étrangères convergent pour écraser et la France et la République. « La Patrie est en danger ! » A situation exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Et, pourtant, contrairement à ce qui se produira pendant la première guerre mondiale, grâce à l’influence de Robespierre, non seulement il n’y aura aucune censure dans la période où il participe à l’exercice du pouvoir mais il n’y aura pas non plus de justice militaire d’exception. Bien sûr, on peut à loisir discuter du fameux principe « la fin justifie les moyens ». Je serais curieux de savoir si, outre Manche, pour les mêmes raisons, la controverse serait aussi violente sur les méthodes employées par Oliver Cromwell.

Parce que, et c’est l’objet de la deuxième partie de cet ouvrage, aujourd’hui il est de bon ton de vouer Robespierre aux gémonies. Mais dans quel but ? L’homme, certes, prête le flanc à la critique, la mienne par exemple. A bien y regarder, Maximilien « l’Incorruptible » incarne au premier chef la Révolution populaire, celle du pouvoir au peuple incarné par les sans-culottes, dans une période historique allant de 1789 à 1799 que, nous autres marxistes, considérons bien souvent comme une révolution bourgeoise. De l’aveu même de ses détracteurs, Robespierre est « le plus connu des révolutionnaires ». Citations à l’appui, Corbière et Mafféis démontent le processus. Dans la lignée du « travail » idéologique entrepris par François Furet, les attaques contre Robespierre sont autant d’attaques contre la Révolution française en elle même et tout ce qu’elle a apporté à notre socle républicain.

En effet, la période qui voit Robespierre associé à l’exercice du pouvoir constitue la période la plus lumineuse, dans le sens où elle est marquée par les Lumières (oui, je parle bien des philosophes des Lumières), de la Révolution française. La Convention dirigée, suite à un vote démocratique, par les députés montagnards, a permis l’irruption du peuple dans la direction des affaires publiques. C’est bien cela que ne pardonneront jamais à Robespierre les tenants de la réaction thermidorienne. S’ils ont guillotiné Robespierre et ses amis sans procès, cela ne les a pas empêchés d’instruire son procès politique post mortem. C’est un procès politique de classe, lancé par les possédants, par la bourgeoisie revancharde autant qu’apeurée qui voyait bien que, au bout de la pensée robespierriste, c’était leur pouvoir qui allait être potentiellement remis en cause. L’UMP ne s’y trompe pas, qui poursuit pour les mêmes raisons, le procès de Robespierre. Il est navrant qu’une frange importante du parti dit « sérieux » s’acoquine avec ce faquin.

Du coup, et puisque les choses en sont là, Laurent me connaît finalement bien. Avec Alexis et lui, je le dis haut et fort : Robespierre reviens ! Je garderai à l’avenir mes critiques pour le cercle de mes amis.

Robespierre reviens ! Par Laurent Mafféis et Alexis Corbière, éditions Bruno Leprince (2012)

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Bonus vidéo : Chorale populaire de Paris « La Carmagnole » (enregistrée en 1936)


Papa, maman, Staline et moi

Au départ de cette note que je tourne depuis quelque temps, il y a cette interpellation sur twitter, rapport à l’avatar du moment du compte du blog. Genre : « C’est une blague ton avatar ? Ou bien ? » Donc, je ne vais pas me justifier. C’est pas le genre de la maison. Mais je vais sauter sur l’occasion, comme la vérole sur le bas clergé, pour évoquer Oncle Joe et exposer mes quelques vérités sur ce sujet. Je ne vais parler que d’Oncle Joe et de ses continuateurs, pas de l’état d’avancée économique et sociale de feu l’Union soviétique. Cela précisé suite à une discussion tatillonne avec Arthur Fontel.
Je précise aussi que dire la vérité sur Staline ne consiste pas, en creux, à réhabiliter Trotsky. Son tour viendra bientôt.

Au départ, évidemment, c’est une blague. Et peu me chaut que vous ne goûtiez pas cet humour. Ma maman, femme admirable ô combien (coucou M’man), m’a appris, dès tout petit, qu’il fallait rire de tout. C’est même à cela que l’on reconnaît l’intelligent. Quand quelqu’un commence à restreindre le droit à l’humour, la restriction du droit à penser par soi-même ne se tapît pas loin. Et, derrière, la dictature de la pensée unique avance, masquée certes, mais progresse. Ça, c’est pour la première partie. La plus courte.

Vient ensuite papa. Quand j’ai adhéré au Parti communiste français, en 1988, quinze jours après mon inscription à la faculté d’histoire de Limoges (j’avais réalisé le combo magique : UNEF-SE, UEC, PCF en moins de deux semaines), je le lui ai annoncé. J’étais assez fier de moi : le fils de syndicaliste Cédétiste, nourri à Marx, Mao et autres joyeusetés très « soixante-huitardes » et plus si affinités, reprenait le flambeau de la lutte des classes. Las, je ne savais pas que papa appartenait au camp de la social-démocratie canal habituel et que l’anticommunisme était sa seconde passion. Plutôt que de me faire un grand sermon, papa m’acheta donc le petit livre de Julian Gorkin Les Communistes contre la révolution espagnole. Dans ce volume ô combien précieux se dessine la tragédie de la 2e Républicaine espagnole et se livrent au grand jour les assassinats de trotskistes, anarchistes et autres déviationnistes par la police stalinienne.

De là naît ma passion pour la naissance des partis communistes en Europe essentiellement. Je m’en vais la nourrir, en féru d’histoire que je suis, de moult lectures, des plus orthodoxes aux plus déviantes. Furet ne me fait pas peur. Aussi quand, dans les années 1995-1996 (z’avez vu l’ellipse ?), je lis dans l’Huma que l’armée rouge, commandée alors par le « camarade » Staline himself, « serait peut être responsable des massacres d’officiers polonais à Katyn » (le conditionnel est de l’Huma et d’époque), mon sang de Polak ne fait qu’un tour. S’en suit une engueulade homérique avec Pierre, secrétaire fédéral du PCF de l’Allier et pourtant un bon copain. C’est que je sais que la direction du Parti Communiste polonais est liquidée en 1937 pour son opposition au futur « petit père des peuples » mais aussi parce qu’elle est trop juive.

Je n’ai pas eu besoin de lire les chefs d’œuvre des frères Vaïner, à commencer par L’Evangile du bourreau, pour prendre conscience de l’antijudaïsme pragmatique de Staline et de sa (petite car régulièrement décimée) garde rapprochée. J’ai compris depuis un bail que Béria, lui, est un bouffeur de juif dans le fond. Mais il n’y a pas que cela. Le système stalinien, qui atteint son paroxysme quand l’URSS a gagné la guerre à mort contre les nazis, est un système dictatorial, aux tendances totalitaires, qui n’a absolument rien à voir – de près ou de loin – avec le communisme. On peut arborer les oriflammes frappées des faciès de Lénine et Marx sans être un communiste. Quelqu’un parmi vous considère-t-il la Corée du Nord comme un régime authentiquement communiste ? Ce serait aussi absurde que de considérer le parti dit « sérieux » comme un parti socialiste au sens historique du terme.

Or, donc, cela m’amène à ma vraie réflexion de fond, politiquement s’entend. Au risque de décevoir mes amis trotskistes, qui croient encore que la Révolution d’Octobre 1917 se reproduira demain, dès lors que l’on considère le « communisme de guerre » et la « Nouvelle Politique économique » (la NEP) puis la prise de pouvoir par Staline, le communisme tel qu’envisagé par Marx n’a aucune historicité. Je conçois que les quelques badernes réactionnaires biberonées à la glose de Stéphane Courtois en tireront quelque tristesse. Le renégat Courtois a perdu son statut d’historien avec son Livre noir du communisme dès lors qu’il a tenté de faire exister quelque chose qui n’a aucune traduction historique. C’est ballot mais c’est ainsi.

Voilà donc pour Staline. Le « petit père des peuples » n’a rien à voir avec le communisme. Et je me souviens, en guise de conclusion, d’un épisode albigeois. En 1991, j’étais rédacteur en chef de l’hebdomadaire de la fédération du Tarn du PCF. Cette année-là, les derniers nostalgiques de ce « socialisme de caserne » qu’était le régime dit soviétique ont tenté un putsch. Dont l’échec n’a eu d’effet que de permettre la prise de pouvoir de cet alcoolique d’Eltsine et des ex apparatchiks vrais héritiers de Staline dans l’exercice du pouvoir. La déroute des nostalgiques de la dictature m’a fait sauter de joie. Enfin, la chute définitive de ce qu’il restait du bloc de l’Est mettait fin à la confusion mentale. Nous allions pouvoir construire le communisme et le proclamer sans honte, sans craindre l’amalgame. Je ne parle pas ici du recul en matière de niveau de vie qu’ont subi les habitants des pays de feu le bloc de l’Est. Je croyais que c’était clair mais on m’a dit qu’il fallait préciser.

Je reste convaincu de l’objectif mais j’ai bien peur d’avoir fait preuve d’un peu trop d’enthousiasme. Visiblement, il y a encore des crétins pour croire que l’URSS était vraiment un pays communiste. Il y a du boulot, moi je vous le dis.

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Bonus vidéo : The Weathermen « Poison (12″ Mix) »


Chili : ce 11 septembre dont personne ne parle plus

C’était un 11 septembre. Des avions détruisaient des bâtiments. C’était en 1973. C’était au Chili. Le coup d’état militaire, financé par la CIA, allait ouvrir les portes à l’une des dictatures les plus sanglantes qu’ait connue le continent sud-américain. Ce 11 septembre-ci, la démocratie a vraiment été bafouée, humiliée, martyrisée. Ce 11 septembre-ci restera gravé à jamais dans ma mémoire. Et si je maintiens que, dans les médias officiels on n’en parle quasiment plus -hommage à France Culture qui détonne heureusement dans cette atonie -, des gens comme Bernard Langlois, mon complice de chez Bab El Ouest ou mon amie très chère Brigitte ne manquent pas de rappeler le souvenir de cette date symbole.

Pour l’occasion, nul besoin d’en dire plus. La décence et l’humilité exigent que l’on s’efface pour céder la place aux mots de celui qui restera à jamais mon Très Cher Frère, Salvador Allende ; mots prononcés en direct du Palais de la Moneda, siège de la Présidence chilienne :

« Je paierai de ma vie la défense des principes qui sont chers à cette patrie. La honte tombera sur ceux qui ont trahi leurs convictions, manqué à leur propre parole et se sont tournés vers la doctrine des forces armées.

Le Peuple doit être vigilant, il ne doit pas se laisser provoquer, ni massacrer, mais il doit défendre ses acquis. Il doit défendre le droit de construire avec son propre travail une vie digne et meilleure. À propos de ceux qui ont soi-disant « autoproclamé » la démocratie, ils ont incité la révolte, et ont d’une façon insensée et douteuse mené le Chili dans le gouffre. Dans l’intérêt suprême du Peuple, au nom de la patrie, je vous exhorte à garder l’espoir. L’Histoire ne s’arrête pas, ni avec la répression, ni avec le crime. C’est une étape à franchir, un moment difficile. Il est possible qu’ils nous écrasent, mais l’avenir appartiendra au Peuple, aux travailleurs. L’humanité avance vers la conquête d’une vie meilleure.

Compatriotes, il est possible de faire taire les radios, et je prendrai congés de vous. En ce moment des avions sont en train de passer, ils pourraient nous bombarder. Mais sachez que nous sommes là pour montrer que dans ce pays, il y a des hommes qui remplissent leurs fonctions jusqu’au bout. Moi, je le ferai, mandaté par le Peuple et en tant que président conscient de la dignité de ce dont je suis chargé.

C’est certainement la dernière occasion que j’ai de vous parler. Les forces armées aériennes ont bombardé les antennes de radio. Mes paroles ne sont pas amères mais déçues. Elles sont la punition morale pour ceux qui ont trahi le serment qu’ils ont prêté. Soldat du Chili, Commandant en chef, associé de l’Amiral Merino, et du général Mendosa, qui hier avait manifesté sa solidarité et sa loyauté au gouvernement, et aujourd’hui s’est nommé Commandant Général des armées.

Face à ces évènements, je peux dire aux travailleurs que je ne renoncerai pas. Dans cette étape historique, je paierai par ma vie ma loyauté au Peuple. Je vous dis que j’ai la certitude que la graine que l’on a confiée au Peuple chilien ne pourra pas être détruite définitivement. Ils ont la force, ils pourront nous asservir, ils mais n’éviteront pas les procès sociaux, ni avec le crime, ni avec la force.

L’Histoire est à nous, c’est le Peuple qui la fait.

Travailleurs de ma patrie, je veux vous remercier pour la loyauté dont vous avez toujours fait preuve, de la confiance que vous avez accordé à un homme qui fut le seul interprète du grand désir de justice, qui jure avoir respecté la constitution et la loi. En ce moment crucial, la dernière chose que je voudrais vous dire, c’est que la leçon sera retenue.

Le capital étranger, l’impérialisme, ont créé le climat qui a cassé les traditions : celles que montrent Scheider et qu’aurait réaffirmé le commandant Araya. C’est de chez lui, avec l’aide étrangère, que celui-ci espérera reconquérir le pouvoir afin de continuer à défendre ses propriétés et ses privilèges.

Je voudrais m’adresser à la femme simple de notre terre, à la paysanne qui a cru en nous, à l’ouvrière qui a travaillé dur et à la mère qui a toujours bien soigné ses enfants. Je m’adresse aux fonctionnaires, à ceux qui depuis des jours travaillent contre le coup d’État, contre ceux qui ne défendent que les avantages d’une société capitaliste. Je m’adresse à la jeunesse, à ceux qui ont chanté et ont transmis leur gaieté et leur esprit de lutte. Je m’adresse aux Chiliens, ouvriers, paysans, intellectuels, à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme est présent déjà depuis un moment. Les attentats terroristes faisant sauter des ponts, coupant les voies ferrées, détruisant les oléoducs et gazoducs, face au silence de ceux qui avaient l’obligation d’intervenir. L’Histoire les jugera.

Ils vont sûrement faire taire radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. Peu importe, vous continuerez à m’écouter, je serai toujours près de vous, vous aurez au moins le souvenir d’un homme digne qui fut loyal avec la patrie. Le Peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier. Travailleurs : j’ai confiance dans le Chili et dans son destin. D’autres hommes espèrent plutôt le moment gris et amer où la trahison s’imposerait. Allez de l’avant sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure.

Vive le Chili, vive le Peuple, vive les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles, j’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain et qu’au moins surviendra une punition morale pour la lâcheté et la trahison. »

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Bonus vidéo : TheSaintCyr « Soft Riot »


A samedi, chez moi, avec les « sans papiers »

Si vous habitez en Île-de-France, vous avez – quasi – rendez-vous chez moi samedi 1er septembre. Je sais, je devrais déjà parler du référendum sur le Traité de stabilité européenne, le TCSG… Mais d’autres le font mieux que moi, comme mes amis Romain Jammes ou Alain Bousquet. Je vous invite donc à aller les lire pour en savoir plus sur notre manifestation du 30 septembre. Moi, en ce moment, ce qui me démange, c’est le sort des sans papiers et des Rroms. Et, samedi 1er septembre, à 14h30, nous avons rencart place de la République à Paris pour aller en cortège jusqu’à l’église Saint-Bernard. Il s’agit de se rappeler qu’en 1996, « avec humanité et cœur », le sinistre de l’Intérieur d’alors, digne prédécesseur de l’actuel, envoyait la police avec des haches pour déloger les « sans papiers » réfugiés dans cette maison. Pour se rappeler, vraiment, ce qu’il s’est passé ce 23 août 1996, je vous renvoie à la lecture d’un témoignage poignant.

Si ça me tient tant à cœur, cette question, c’est parce que je n’attendais rien de la nouvelle majorité sociale-libérale sur les questions qui constituent pour moi le centre de l’action politique : pouvoir, capitalisme, redistribution des richesses. Ça fait bien longtemps que j’ai analysé leur renoncement quant à changer la vie. Il n’est qu’à écouter les propos de Montebourg en direction des syndicalistes de PSA… Ou entendre Pierre Moscovici annoncer, royal au bar, une baisse de deux cafés sur un plein (6 centimes par litre) d’essence.

J’ai voté pour virer le nain, ça c’est fait, et pour ceux qui ne pouvaient pas « se défendre » avec les mêmes armes que nous autres : les « sans papiers » et les Rroms essentiellement. Je nourrissais l’espoir que le gouvernement dit « socialiste » les traiterait d’une autre manière. Je ne suis pas totalement amnésique : je garde en tête le mot de Rocard, « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Mais quand même… Il suffisait de pas grand chose pour faire moins pire. Las, le Valls a pas mis le temps pour réfléchir et poursuit l’action de son Guéant de prédécesseur. Fermez le ban, la messe est dite : le changement, c’était du flan.

Il s’agit donc de maintenir le cap : régularisation de tous les « sans papiers », qui ne demandent qu’à bosser – pour la plupart c’est le cas – légalement. Quand on cherche des recettes supplémentaires pour faire tourner la maison France (ah ? Là, ce serait plutôt « on cherche à supprimer des dépenses » ? Comme avant donc ?), ce n’est pas si con que cela de se rappeler que les immigrés légaux, ceux qui ont des papiers donc, « rapportent » 12 milliards d’euros à la collectivité nationale chaque année.

Je ne vais pas en rajouter sur les traditions d’accueil de la France « patrie des droits de l’Homme », tout ça… A la fin, si les gouvernements qui se succèdent depuis la IIIe République avaient mis en œuvre la même politique qu’aujourd’hui en matière de « sans papiers », je vous le dis comme ça en passant : je ne serais certainement pas Français, je ne serais même probablement pas du tout. Et il en va de même pour pas mal d’entre vous amis lecteurs. Pour ce qui me concerne, je préfère me rappeler de la place réservée aux étrangers pendant la Commune de Paris.

« Nombreux sont les étrangers qui participent à la Commune : les travailleurs immigrés, que l’on compte par milliers, surtout Belges et Luxembourgeois, les Garibaldiens et les révolutionnaires qui cherchaient asile dans le pays incarnant les Droits de l’homme. Fait unique dans l’histoire mondiale, plusieurs étrangers occupent une place dirigeante dans le processus révolutionnaire. Un juif hongrois, ouvrier bijoutier, Léo Frankel, siège au Conseil général de la Commune. La commission des élections, le 30 mars 1871, valide ainsi son élection : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent […], la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis, et vous propose l’admission du citoyen Frankel.. » Léo Frankel est promu ministre du Travail et inspire toute l’œuvre sociale de la Commune. Des généraux polonais, Dombrowski et Wrobleski, assument des commandements militaires. La Russe Elisabeth Dmitrieff dirige l’Union des Femmes. »

Oh ! Pas de nostalgie dans mon propos. Juste la revendication d’une filiation politique et philosophique. Comme le précise mon syndicat, la CGT, il s’agit « de rappeler au gouvernement actuel ses engagements de campagne et faire la preuve que les sans papiers, travailleurs sans papiers, organisations syndicales, associations et collectifs restent encore et toujours mobilisés depuis l’évacuation de l’église Saint Bernard ». Alors, à samedi, j’espère.

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Bonus vidéo : Metroland « The Passenger »

 

 

 


Hommage aux anars espagnols, arrestation des anars français

Décidément, les Staliniens ne sont pas – toujours – ceux que l’on croit. La Commémoration 2012 de la Libération de Paris par les combattants de la 2e Division blindée commandée par le général Leclerc a été l’occasion d’un épisode ô combien malheureux. Outre qu’est régulièrement oublié le soulèvement des Forces Françaises de l’Intérieur dirigé par le camarade communiste Henri Rol-Tanguy, cette année nos camarades anarchistes ont fait les frais de la répression.

Eu égard à l’hommage rendu explicitement aux combattants espagnols de la « nueve », la 9e compagnie, de la 2e DB, – par le président de la République lui même ! – les militants de la Fédération Anarchiste, d’Alternative libertaire et d’autres encore sont venus – exceptionnellement à ma connaissance – rendre hommage aux leurs. C’est que les combattants de la « nueve » étaient pour beaucoup des Républicains espagnols et surtout des anarchistes, survivants de la 26e division républicaine (ex colonne Durutti). Je me permets de vous faire partager le témoignage de Luis Royo, le dernier des Espagnols de la « Nueve » :

« Des Républicains espagnols qui sont entrés dans Paris avec la Nueve, la neuvième compagnie de la deuxième DB, commandée par le capitaine Dronne, il ne reste que moi. Je suis fier de participer au soixantième anniversaire de la libération de la capitale. Pour le cinquantième, personne n’a pensé à nous. Nous n’avons pas été invités aux commémorations. Nous étions alors plusieurs. Maintenant, il ne reste plus que moi. Les autres sont partis sans reconnaissance.
J’avais 17 ans quand j’ai fui le franquisme. Je suis arrivé en France en 1939 par les montagnes à Prats-de-Molo. J’ai été interné sur place puis déplacé au camp d’Agde. Là, des tantes qui étaient installées dans la région sont venues me réclamer. Leurs hommes étaient à la guerre. Elles avaient besoin de bras à la ferme.
Quand il y a eu l’armistice, les autorités françaises n’ont pas voulu renouveler mes papiers. Les gendarmes m’ont donné le choix, l’Espagne, l’Allemagne ou la Légion pour laquelle j’ai opté comme beaucoup d’Espagnols. J’ai déserté pour la France Libre, la 2e DB.
Quand les Américains ont eu consolidé la tête de pont normande nous avons débarqué le 1er août 44 à Omaha Beach. Nous avons nettoyé la poche de Falaise du 7 au 21 août. Le 23, nous avons couché à Arpajon, le 24 neutralisé un char allemand à la Croix de Berny.
Le 25 à Paris, notre bataillon a libéré les Invalides et l’Ecole Militaire. Le 26, nous avons rejoint l’Hôtel de Ville. Puis on a attendu de l’essence au Bois de Boulogne jusqu’au 7 septembre avant de partir vers la Moselle où j’ai été blessé.
Depuis, j’ai un bout de ferraille dans le poumon. j’ai été soigné dans un hôpital américain en Angleterre puis j’ai été démobilisé sans un sou, sans habits, sans logement, sans travail ».

Pour en savoir plus, je vous renvoie à la lecture de cet article assez complet de mes camarades du Parti de Gauche Midi-Pyrénées. Nos amis libertaires ont donc souhaité saluer la mémoire de combattants antifascistes dont ils revendiquent fort justement l’héritage. Pour ma part, la présence de libertaires dans une commémoration organisée par la République, je trouve ça chouette.

Mais voilà ! Les anars étaient venus avec leurs drapeaux. Noirs. Ils se sont vus accuser de « rassemblement interdit », alors que la commémoration était évidemment publique, et d’arborer des « drapeaux non républicains ». Les libertaires ont été pris à partie par la police, qui n’agissait sûrement pas sans ordre. Résultat des courses, quinze militants de la Fédération Anarchiste ainsi qu’un militant d’Alternative Libertaire et deux passantes sont restés quatre heures aux commissariats du huitième et du neuvième arrondissement pour avoir voulu honorer la mémoire des valeureux combattants de la « Nueve ». Moi, sérieux, ça me choque.

Les rapports entre la tendance dans laquelle je me reconnais et les camarades libertaires n’ont pas été souvent marqué du sceau de la fraternité militante. En ce mois d’août où il est de bon ton de saluer la mémoire du « Vieux » (Léon Trotsky) assassiné ce mois de 1940 par Ramon Mercader sur ordre de Staline, je me souviens que ce même « Vieux » a commandé l’Armée rouge qui a massacré les anarchistes ukrainiens regroupés derrière Makhno comme les marins de Cronstadt qui refusaient l’autoritarisme léniniste. Je peux aussi évoquer, moi qui m’intéresse à la guerre d’Espagne, les combats fratricides entre staliniens et anarchistes de 1936 à 1938. Dans ces conflits de famille, les sociaux démocrates étaient toujours restés à l’écart. Jusqu’à ces dernières années.

Il est extrêmement regrettable que, en présence du « président normal », la commémoration de la Libération de Paris ait été marquée, cette année, par des arrestations de militants anarchistes. Pour qui croit à la force des symboles, celui-ci est plus que malheureux qui laisse à croire que, en raison de ses positions politiques, on puisse être exclu de cérémonies républicaines. Je suis sûr qu’une telle mésaventure (veuillez excuser l’euphémisme) n’arriverait pas à des anciens combattants nostalgiques de l’Algérie française.

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Bonus vidéo : Métal Urbain « Anarchie en France »


Espagne : des affrontements pour « célébrer » le 18 juillet

Si vous n’allez pas plus loin, retenez juste ça :

Rassemblement de solidarité avec le peuple et les mineurs d’Espagne en lutte
Jeudi 19 juillet à 18h devant l’ambassade d’Espagne
22 avenue Marceau à Paris (métro Alma-Marceau ligne 9)

Le symbole est fort. Violent même. Cette nuit du 18 au 19 juillet a été, une nouvelle fois, marquée par des affrontements très violents entre mineurs et antidisturbios de la guardia civil de sinistre mémoire. Cette fois, c’est un petit village de 700 habitants, San Roman de Bembibre, au cœur du Léon minier, qui a été attaqué par les « forces de l’ordre ». L’alerte a été donnée via les réseaux sociaux autour de minuit, avant que les brouilleurs utilisés par la guardia civil ne coupent la bourgade du reste du monde. Ce qui explique les rares photos et vidéos disponibles.

Il y a eu des barricades. Il y a eu des tirs de balles réelles et de projectiles ressemblant à des balles de golf, et pas en caoutchouc mou. Il y a eu un peuple et les représentants les plus combatifs de sa classe ouvrière soumis à l’assaut des forces de répression. Heureusement, à ma connaissance, il n’y a pas eu de morts.

Vous allez me dire que c’est un affrontement de plus, dans le cadre d’un conflit qui est émaillé par la violence. J’ai déjà écrit sur les raisons qui poussent Mariano Rajoy, le premier ministre espagnol, à intensifier la répression. Comme Margaret Thatcher avant lui, il se donne comme mission de transformer radicalement l’Espagne. Il parle de « passer dans la modernité », il s’agit plutôt d’imposer à la piel de toro le modèle post industriel en vigueur en Europe occidentale. Raison pour laquelle il a obtenu le soutien de l’Union, de la Commission et de la Banque centrale européennes.

Projectiles tirés à San Roman de Bembibre la nuit du 18 juillet

Mais ce qui s’est passé cette nuit du 18 juillet est hautement symbolique. En Espagne, le 18 juillet c’est la date anniversaire du soulèvement militaire déclenché par Franco en 1936. Aujourd’hui, 19 juillet, une partie de la classe ouvrière internationale commémore le début de la Révolution lancée pour battre les rebelles. Las, vous connaissez la suite des événements

C’est donc à cette date précise que la guardia civil a lancé l’assaut contre San Ramon de Bembibre. Je ne peux qu’y voir un symbole hautement politique. Je ne peux dire, de là où j’écris que Rajoy est un franquiste. Je sais juste qu’il est le chef du Partido Popular fondé par Manuel Fraga en 1989, lequel était ministre de Franco et, si ma mémoire est bonne, l’héritier politique du caudillo. Le Partido popular est le descendant direct de l’Alliance populaire, coalition conservatrice fondée en 1976 et dirigée par une majorité d’anciennes personnalités politiques du franquisme. Ce que je peux écrire aussi, en écho de ce que me disent mes correspondants espagnols, c’est que la réaction relève la tête dans la péninsule ibérique. L’Opus Déi mais aussi les nostalgiques de la Phalange de Primo De Ribeira se sentent pousser des ailes. Le gouvernement central espagnol, quant à lui, passe pudiquement sous silence le soulèvement et les victimes des fascistes.

N’en reste pas moins que, ce jeudi 19 juillet, les principales centrales syndicales que sont l’UGT et les Commissionnes obreras (Commissions ouvrières) appellent à la grève et à des manifestations dans le pays. Il s’agit de s’opposer au plan d’austérité adopté par la droite le 11 juillet dernier. D’un montant de 65 milliards d’euros, il accélère, outre la liquidation de l’industrie charbonnière, la casse des services publics et la privatisation des dernières entreprises nationales espagnoles. Ce mouvement organisé par les syndicats cohabite avec des manifestations beaucoup plus spontanées, dont la plus importante en date a eu lieu dimanche 15 juillet au soir quand des milliers d’Espagnols sont descendus dans les rues.

Il est fort possible que l’été espagnol version 2012 soit chaud. Mais ce ne sera pas en raison de la météo.

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Bonus vidéo : Rosa Leon « Ay Carmela »


Algérie : ma deuxième patrie plurimillénaire a 50 ans

A Cherif (promesse tenue) ;

A Francis, Geneviève et Pierre, les Khattou bros and sis ;

A Jean, évidemment.

 

« Ma patrie est un concept », a écrit Mélenchon dans une de ses multiples œuvres. Je ne peux que souscrire, moi qui suis issu d’une famille recomposée, que je m’attache à reconstruire même. Ce faisant, je me suis choisi un second papa, Jean-François, lequel, en guise de cadeau de bienvenue, m’a légué une deuxième patrie : le pays des pères. Ainsi, je suis ce Français sur six (à peu près) qui a un lien plus ou moins étroit avec l’Algérie, dont nous célébrons aujourd’hui, 5 juillet 2012, le cinquantième anniversaire. Enfin, il s’agit des 50 ans de l’Algérie moderne, indépendante ; Al Djazaïr est riche d’une histoire plurimillénaire dans laquelle apparaît, tiens pour les petits fachos qui viennent me lire, Saint Augustin, père de l’Eglise catholique et Berbère.

Mais revenons à cette histoire d’indépendance. Je vais vous la narrer au travers de ce que je sais de l’histoire de mon « popa ». Il naît en 1941, à Hussein-Dey, dans la banlieue d’Alger. En 1941, l’Algérie est colonisée par la France depuis 111 ans. Dans les quartiers pauvres de la métropole algéroise, sans angélisme, on est aussi pauvre qu’on est « européen », « indigène », « juif ». Petit blanc parmi les autres pauvres, Jean-François garde encore aujourd’hui une proximité avec tous les Kader, Mohamed, Rachid et autres Miloud de la terre. Trop jeune pour mesurer ce qu’il se passe autour de lui, il ne se rappelle guère les massacres du 8 mai 1945. Après un séjour en Allemagne où son père est soldat, il revient continuer à grandir à Bab El-Oued aux côtés des « siens » quel que soit leur prénom.

Sa vie familiale l’amène à quitter le domicile dès ses seize ans et à intégrer la Marine nationale, comme on saute dans la première barque qui passe quand la ville est en flammes. La barque est de métal et l’emmène à Toulon Saint-Mandrier pour faire ses classes. Là, il apprend avec surprise que cette terre, de l’autre côté de la mer, serait son pays. « Non ! Sûrement pas. Ça n’a pas les mêmes odeurs, pas la même lumière, pas la même chaleur, m’a expliqué un soir, fort tard, Jean. Là, j’ai compris que mon pays c’était l’Algérie. » Mais vous avez fait vos comptes vous mêmes : 41 plus 16, nous sommes en 1957. C’est la guerre d’indépendance qui bat son plein depuis trois ans.

Elle cause des morts de trois côtés : Algériens, « Européens » vivant en Algérie (les fameux « pieds noirs »), militaires. Les militants du Front de libération nationale posent des bombes à Alger pendant que d’autres tiennent les maquis. Les mots ont un sens. Les Algériens du FLN sont les résistants de leur pays. En métropole, on les appelle « terroristes », comme l’occupant allemand appelait les camarades de l’Affiche rouge. L’armée française réplique par la torture, la déportation de population, des opérations militaires « ciblées » dont les civils sont les premières victimes comme dans toute guerre, a fortiori quand c’est un conflit de libération.

« Là, j’ai compris que ça allait trop loin, me dit Jean encore un peu plus tard dans la nuit (je dois en être à mon 3e cognac, genre). Vues les violences de part et d’autres, j’ai compris que des gens comme moi n’auraient pas leur place dans la nouvelle Algérie qui allait forcément arriver. » Le temps du déchirement commence. Chez les « Européens », les ultras se sentent trahis par un De Gaulle qui soutient de moins en moins la cause de l’Algérie française. Du coup, l’Organisation armée secrète (OAS) prend de l’ampleur, recrutant chez les irréductibles de la cause. Le conflit s’exporte de l’autre côté de la Méditerranée. Même là, les Algériens sont poursuivis « jusque dans les chiottes ». Leurs soutiens Français y sont victimes de la répression policière. Alors, l’OAS, mon « popa » en sera ou pas ? « Tu sais, je ne suis pas très courageux et puis, la Marine, on est l’arme légitimiste par essence. L’OAS y en a pas dans la Royale. » Ou pas donc.

Arrivent le 19 mars 1962 et les accords d’Evian ; la fin des hostilités de fait ; le référendum sur l’autodétermination le 3 juillet 1962 ; l’indépendance le 5. Jean partira en 1963 avec les derniers militaires français restés, dans le cadre des accords, sur la base aéronavale d’Alger Maison-Blanche. Il est blessé de guerre : mécanicien volant, il a la main ouverte par… une caisse de munitions qui a glissé le long d’une aile de Corsair. Fin de son histoire algérienne. La mienne commence. Sans que je n’ai pas encore eu la chance de mettre les pieds dans mon deuxième pays.

Mon histoire algérienne n’a pas ce nom d’abord. Quand on grandit aux côtés de Rachid, qu’on a 9 ans, qu’on vit dans le même quartier de la Madeleine à Albi (la « petite Espagne »), on ne voit pas d’Algérien mais un Français. Comme nous. Donc mon histoire algérienne commence en bandes-dessinées par l’intermédiaire du trait de Ferrandez. Puis en apprenant que Jean n’est pas né en France. Puis avec l’horrible tata Juliette qui vomit « ces putains d’Arabes qui nous ont volé l’Algérie avec l’aide de ce traître de De Gaulle ». Tata Juliette c’est la tante de Jean, partie comme tant d’autres entre mars et juillet 1962, littéralement une main devant une main derrière, laissant le très peu qu’elle avait sur la rive méridionale du mare nostrum. Elle en a gardé une haine, un racisme viscéral, qui la pousse à insulter mes copains du quartier les rares fois où elle vient chez nous.

(Ellipse) Me voilà à Montluçon en 1994-1995 de mémoire, militant du PCF. Mon copain et collègue Gilles anime le Mouvement de la Paix. Avec la Fédération nationale des anciens combattants Algérie-Tunisie-Maroc, il co-organise la diffusion du film La Guerre sans nom de Bertrand Tavernier. Pas craintif des réactions épidermiques que peut créer cette présence, les passions sont loin d’être éteintes, il invite aussi Alban Liechti et les camarades de l’Association des anciens combattants de la cause anticoloniale. Gilles, retenu par ses obligations professionnelles, me demande d’accueillir et de guider nos intervenants. J’apprends qu’Alban Liechti est cet appelé du contingent, communiste, qui sera enfermé parce qu’il refuse d’aller en Algérie tirer sur les combattants de l’indépendance. Avec les « pieds rouges », dont certains sont restés après le 5 juillet 1962, les communistes ont fini par clarifier leur situation vis à vis de l’Algérie. Mes camarades sont torturés comme Henri Alleg voire exécutés comme Maurice Audin. A leurs côtés, des Chrétiens s’engagent en faveur de l’indépendance algérienne comme l’ancien résistant André Mandouze, rédacteur en chef de Témoignage Chrétien et auteur d’une thèse sur… Saint-Augustin.

Plus récemment, mon histoire algérienne a pris une tournure plus personnellement dramatique. A Marseille, en 2001, grâce à l’ami Alain Barlatier, je me retrouve correspondant de l’association algérienne Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) et de son animateur principal Akim Addad. Avec ses camarades, alors qu’Alger accueille le rassemblement annuel de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, il organise des actions pour interpeller l’opinion publique internationale sur la réalité algérienne. Je vais avoir du boulot : Akim disparaît l’espace de 24 heures après avoir été interpellé par les forces de l’ordre. Je suis le premier prévenu, je dois lancer l’alerte. On envoie des messages partout, aux ambassades de France en Algérie à celle d’Algérie en France, aux parlementaires… Les coups de téléphone avec la femme d’Akim sont plus que quotidiens. On essaie de se rassurer, on se donne des nouvelles. Puis Akim réapparaît. Enfin.

Malgré cet épisode qui doit être marqué quelque part dans un dossier, je sais que j’irai en Algérie. Bientôt. Le temps est venu pour moi de fouler le sol de ma deuxième patrie.

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Bonus vidéo : Björk « Declare Independance »


Homosexualités, féminisme : maman, c’est toujours l’heure des luttes

C’est drôle cette histoire de Gay Pride. Nous y avons rendez-vous samedi. Pendant longtemps, je suis passé à côté. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi. Faut que je vous précise avant que vous ne preniez pour un vieux con d’hétéro réac. Ma maman (coucou, je pense à toi – je sais, je devrais t’appeler, milles excuses) est une féministe de toute éternité. Je crois même que mon premier souvenir militant est lié au féminisme : je l’accompagne tenir une permanence du planning familial à une époque (1974 ?) où elles sont animées par des bénévoles. Aujourd’hui encore, dans sa bibliothèque, on trouve l’intégrale, ou peu s’en faut, des Editions des femmes, pourtant disparues de longue date. Je pense qu’il y a un rapport entre cet engagement qui perdure, qui m’a marqué fondamentalement (la femme que j’aime se félicite bien souvent de cette ascendance et de son rôle sur ma petite personne), et mon rapport à l’homosexualité.

Allez-y pour les jeux d’imagination sexuelle, j’ai tourné ma phrase ainsi pour cela. Bon… ça y est ? On peut revenir aux choses sérieuses ? Merci. Non, non… Le plaisir était pour moi.

Bon… Je disais donc que je vois un rapport très net entre le féminisme de ma maman, la manière dont moi aussi il m’a marqué et le rapport à la différence d’orientation sexuelle. J’ai eu la chance, je le mesure aujourd’hui, de grandir dans un milieu que je vais résumer ainsi : comme mes copains du quartier, on bouffait toujours un peu la même chose : riz, pâtes, patates ; mais, pour les livres, j’avais la chance de n’avoir qu’à tendre la main. Donc, un milieu ouvert intellectuellement parlant. Mes parents ont même tenu la première librairie de bande-dessinées à Albi, rue Sainte-Cécile puis rue Toulouse-Lautrec. Du coup, ma famille côtoyait des gens qui lui ressemblaient : un peu bohèmes, un peu artistes, pas mal cultivés. Il se trouve que, dans le lot, j’ai envie de dire forcément, il y avait des homos.

Du coup, dès tout gosse, des homos j’en ai vus plein. Et ça m’est resté comme ce que cela doit être : un truc tout à fait normal. Grosso modo, moi j’avais quoi ? Dix onze ans ? Les gens étaient gentils avec moi, me prenaient un tantinet au sérieux. Je ne voyais pas ce qu’il y avait de mal à ce que deux hommes s’embrassent. Un tout petit peu plus tard, je me suis rendu compte que mon meilleur copain de l’époque, Sébastien, préférait les garçons. Bon… Ben, c’était mon meilleur copain. On s’est perdus de vue, mais ça n’a aucun rapport avec sa sexualité.

ou « quand je veux », « si je veux » et « avec qui je veux »

Tout ça pour dire que l’homosexualité, comme le partage des tâches et l’égalité des droits entre hommes et femmes, m’a toujours paru naturelle. Du coup, je ne voyais pas pourquoi il fallait combattre pour des choses qui me semblaient relever de la norme. La Gay pride, c’était comme les commissions féministes, des trucs qui n’avaient plus lieu d’être. Jusqu’au jour où j’ai compris le problème. Ma norme n’est pas la règle générale. Et aujourd’hui encore, hommes et femmes, ensemble, doivent lutter pour une vraie égalité des sexes. Et aujourd’hui encore, hommes, femmes et trans sont obligés de se battre pour l’égalité des droits. C’est vraiment trop nul que ma norme ne soit pas celle de tout le monde. Et je vous engage, gentiment, à agréer à mon propos. C’est gentil.

Je suis convaincu qu’il y a une convergence de luttes entre féministes et LGBT. A la fin, il ne s’agit que d’une chose : quels que soient notre sexualité ou notre genre, nous avons les mêmes droits. Et les mêmes devoirs (en république c’est important). C’est aussi une question de rapport à la différence dans une société patriarcale parce que capitaliste, j’insiste sur le lien de causalité ; patriarcale parce que basée sur le rapport de pouvoir. Comme toute société bâtie sur une idéologie, elle a vocation d’universalisme. Le patriarcat n’est qu’une des armes de la domination mais elle exige d’être le référent unique. Si la différence de genres ou la différence de sexualité vient proposer un contre-exemple, elle doit être combattue. Ce n’est pas tout à fait un hasard si les féministes et les militants gay sont de concertles premières victimes de tous les intégristes religieux comme, par exemple, du pouvoir machiste à l’œuvre en Russie.

C’est aussi une question de rapport à son corps au final. Dans la société capitaliste, et donc patriarcale, le corps constitue un outil qui a un rôle particulier à jouer. Pas uniquement pour faire tourner l’appareil de production pour agrandir la richesse des possédants. Le corps de l’homme et de la femme ont pour rôle de reproduire la force de travail au travers des générations à venir ! Donc si, au nom du droit de la femme et de l’homme à disposer de son propre corps, la fonction reproductrice n’est plus mise en œuvre, y a crise. Heureusement, pendant quelques siècles, les religions monothéistes ont mis tout leur poids dans la balance pour prévenir les entorses à la règle.

Aujourd’hui, certes, Dieu est mort. Mais ses suppôts sont encore bien alertes partout dans le monde. Et, finalement, la Gay pride, au même titre que le combat féministe, ont encore de beaux jours devant eux. Malheureusement. Ma norme est pourtant sympa non ?

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Bonus vidéo : Pussy Riot « жжет путинский гламур »


Jour de pluie, mal de dos, fonction publique et classe ouvrière

Voilà, c’est la fin de la campagne électorale et je me retrouve avec le dos bloqué. Il n’y a aucun secret et, sans m’y attendre, je ne suis pas surpris. Mon corps réagit à la tension accumulée, à une forme de déception que j’ai masquée pour ne pas désespérer Bel Air-Grands Pêchers, à une sorte de vide. Après un moment si intense et étendu – comme la plupart d’entre-vous amis lecteurs, je suis en campagne depuis un an -, le retour à la « normalité » me laisse dans une sorte d’apesanteur. J’écris de mon lit, par la grâce du wifi. Entre d’autres travaux pour mon parti.

Nous autres, les militants, nous sommes donnés sans compter. Nous avons payé de notre personne, physiquement, intellectuellement, nerveusement. Nous avons tâché de répondre à l’enjeu que représentait cette séquence électorale. Nous avons tenté de faire assaut de créativité, installant dans le paysage de nouvelles formes de militantisme sans renier les porte-à-porte, les tractages, les marchés, la présence devant les entreprises… Nous avons fait au mieux pour renouveler nos modes d’expression (partie sur laquelle j’étais plus impliqué en parallèle de ma participation au réseau Gracchus Babeuf). Tout cela représente une vraie débauche d’énergie qui, personnellement, me laisse vide. Résultat : le cerveau libéré des tensions, c’est mon corps qui encaisse. Chez moi, c’est le dos ; pour d’autres, c’est le bide. Je suis bien sûr en effet de ne pas être le seul à souffrir de ce retour au « calme » alors que nous devons déjà lancer la séquence suivante. Ce à quoi je m’attèle hors de cette note.

Dehors, il pleut. J’ai du mal à trouver la position antalgique. Les habitués du mal de dos savent de quoi je parle. Faut dire aussi que la lecture des commentaires sur ma note d’hier me porte sur les nerfs. Notamment ceux relatifs aux fonctionnaires. Heureusement, certains ont commencé à remettre les pendules à mon heure. En sous-tension, donc, les fonctionnaires seraient des « privilégiés » ne serait-ce que parce qu’ils ont la sécurité de l’emploi. Sachons d’abord que les contractuels (à durée déterminée, comme moi) sont légion dans les 3 fonctions publiques : Etat, Hospitalière, Territoriale. Nous représentons aujourd’hui 40 % de l’emploi public. A nous le bonheur du salaire médiocre de la fonction publique d’un côté ; la précarité et les cotisations du privé de l’autre. Pourtant, aux yeux du commun, nous sommes des fonctionnaires.

Mais à quoi répond le statut de fonctionnaire en premier lieu ? Pourquoi cette fameuse (et apparente) « sécurité de l’emploi » ? Le ministre qui a créé cette fonction publique moderne, Maurice Thorez (et oui !), a souhaité que l’emploi des agents chargé de la mise en œuvre des politiques publiques (c’est ça le rôle d’un fonctionnaire, pas moins) soit indépendant des changements politiques inévitables en démocratie mais aussi des puissances d’argent. Cette indépendance a pour but de garantir l’accès effectif de tous les usagers aux prestations du service public, indépendamment du lieu d’habitation ; de l’origine sociale ou ethnique ; de l’orientation religieuse ou philosophique…

En découlent un certain nombre de corollaires : devoir de réserve, traitements (c’est ainsi qu’on appelle le salaire chez nous) non négociables, responsabilités y compris pénales… Malgré les avantages apparents que représente la sécurité de l’emploi, il faut avoir une certaine forme de conscience pour faire le choix de la fonction publique. . Je tiens quand même à préciser que l’exercice du fonctionnaire reste de mettre en œuvre le service public élaboré par les élus, qui en ont reçu mandat de la part des citoyens. Ce n’est pas un métier que l’on choisit tout à fait par hasard.

Nous avons bien sûr notre lot de démotivés, de gens cassés par un système violent… L’indépendance vis-à-vis du politique n’est pas toujours une réalité. En bien comme en mal. Mes ex collègues de la mairie de Montreuil peuvent en témoigner. Ainsi, je connais un fonctionnaire qui a été écarté de son poste de travail par la médecine professionnelle en raison des conséquences que font peser sur sa santé les pressions qu’exercent à son endroit sa hiérarchie et – qui sait ? pour l’heure, je n’ai pas de preuve, ceci n’est donc pas une accusation – les élus. Bien sûr, cela arrive y compris dans le privé.

Alors, oui, il y a plus de syndiqués dans les fonctions publiques qu’ailleurs. Encore que… dans certaines corporations du privé, le taux de syndicalisation y soit largement supérieur. Mélange de tradition, de combats, d’engagements. Pour en revenir à mes amis fonctionnaires, force est de constater que la conscience de mettre en œuvre une activité particulière : le service à l’ensemble de la population, le service public dans l’intérêt général, forge une vision de son métier et des exigences quant à ses formes.

J’écris cela parce qu’il me semble que, dans nos rangs mêmes, l’oligarchie a gagné, momentanément, une part de la bataille idéologique en divisant les rangs de la classe ouvrière entre « privilégiés », « nantis », « vrais et faux travailleurs »... Le truc est vieux comme le monde mais qui fonctionne encore. Et, tant qu’on y est, je vais en profiter pour à la classe ouvrière donner le sens que je lui vois, cette question étant revenue dans pas mal de vos commentaires. Je suis marxiste, pas bêtement, mais parce que les outils d’analyse du réel développés par le vieux barbu me semblent toujours d’actualité. La classe ouvrière, le prolétariat, se définit par la production d’une plus-value dont elle est dépossédée. En ce sens, la classe ouvrière c’est l’ensemble du salariat. Que l’on soit en activité ou pas. De l’ouvrier d’usine à l’ingénieur en passant par l’agent d’entretien ou l’enseignant. D’une certaine manière, le fonctionnaire produit une plus-value : sociale celle-là, dont il accepte de se déposséder au profit du plus grand nombre. Ce plus grand nombre, ce sont les usagers. Ipso facto, les fonctionnaires font partie de la classe ouvrière.

Reste l’enjeu principal : la conscience de classe. Paraphrasant Simone de Beauvoir, je dirais : « on ne naît pas membre de la classe ouvrière, on le devient ». Prendre conscience de notre place dans la société, reconnaître dans quel camp on se situe dans la lutte des classes, revendiquer son appartenance de classe n’est pas chose aisée. Parmi mes très proches, il en est pour me renvoyer, un brin moqueur, que je serais un « bobo » et pas un membre de la classe ouvrière. Sauf que… Sauf que je suis salarié, que je dégage une plus-value dont je me dépossède, que mes grands-parents étaient des prolétaires au sens étroit du terme… Sauf que j’ai pris parti et que j’ai choisi de quel côté de la barricade je me situe. Je suis devenu, en conscience, membre de la classe ouvrière.

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Bonus vidéo : Mission Of Burma « Class War »