Archives de Tag: Espagne

Papa, maman, Staline et moi

Au départ de cette note que je tourne depuis quelque temps, il y a cette interpellation sur twitter, rapport à l’avatar du moment du compte du blog. Genre : « C’est une blague ton avatar ? Ou bien ? » Donc, je ne vais pas me justifier. C’est pas le genre de la maison. Mais je vais sauter sur l’occasion, comme la vérole sur le bas clergé, pour évoquer Oncle Joe et exposer mes quelques vérités sur ce sujet. Je ne vais parler que d’Oncle Joe et de ses continuateurs, pas de l’état d’avancée économique et sociale de feu l’Union soviétique. Cela précisé suite à une discussion tatillonne avec Arthur Fontel.
Je précise aussi que dire la vérité sur Staline ne consiste pas, en creux, à réhabiliter Trotsky. Son tour viendra bientôt.

Au départ, évidemment, c’est une blague. Et peu me chaut que vous ne goûtiez pas cet humour. Ma maman, femme admirable ô combien (coucou M’man), m’a appris, dès tout petit, qu’il fallait rire de tout. C’est même à cela que l’on reconnaît l’intelligent. Quand quelqu’un commence à restreindre le droit à l’humour, la restriction du droit à penser par soi-même ne se tapît pas loin. Et, derrière, la dictature de la pensée unique avance, masquée certes, mais progresse. Ça, c’est pour la première partie. La plus courte.

Vient ensuite papa. Quand j’ai adhéré au Parti communiste français, en 1988, quinze jours après mon inscription à la faculté d’histoire de Limoges (j’avais réalisé le combo magique : UNEF-SE, UEC, PCF en moins de deux semaines), je le lui ai annoncé. J’étais assez fier de moi : le fils de syndicaliste Cédétiste, nourri à Marx, Mao et autres joyeusetés très « soixante-huitardes » et plus si affinités, reprenait le flambeau de la lutte des classes. Las, je ne savais pas que papa appartenait au camp de la social-démocratie canal habituel et que l’anticommunisme était sa seconde passion. Plutôt que de me faire un grand sermon, papa m’acheta donc le petit livre de Julian Gorkin Les Communistes contre la révolution espagnole. Dans ce volume ô combien précieux se dessine la tragédie de la 2e Républicaine espagnole et se livrent au grand jour les assassinats de trotskistes, anarchistes et autres déviationnistes par la police stalinienne.

De là naît ma passion pour la naissance des partis communistes en Europe essentiellement. Je m’en vais la nourrir, en féru d’histoire que je suis, de moult lectures, des plus orthodoxes aux plus déviantes. Furet ne me fait pas peur. Aussi quand, dans les années 1995-1996 (z’avez vu l’ellipse ?), je lis dans l’Huma que l’armée rouge, commandée alors par le « camarade » Staline himself, « serait peut être responsable des massacres d’officiers polonais à Katyn » (le conditionnel est de l’Huma et d’époque), mon sang de Polak ne fait qu’un tour. S’en suit une engueulade homérique avec Pierre, secrétaire fédéral du PCF de l’Allier et pourtant un bon copain. C’est que je sais que la direction du Parti Communiste polonais est liquidée en 1937 pour son opposition au futur « petit père des peuples » mais aussi parce qu’elle est trop juive.

Je n’ai pas eu besoin de lire les chefs d’œuvre des frères Vaïner, à commencer par L’Evangile du bourreau, pour prendre conscience de l’antijudaïsme pragmatique de Staline et de sa (petite car régulièrement décimée) garde rapprochée. J’ai compris depuis un bail que Béria, lui, est un bouffeur de juif dans le fond. Mais il n’y a pas que cela. Le système stalinien, qui atteint son paroxysme quand l’URSS a gagné la guerre à mort contre les nazis, est un système dictatorial, aux tendances totalitaires, qui n’a absolument rien à voir – de près ou de loin – avec le communisme. On peut arborer les oriflammes frappées des faciès de Lénine et Marx sans être un communiste. Quelqu’un parmi vous considère-t-il la Corée du Nord comme un régime authentiquement communiste ? Ce serait aussi absurde que de considérer le parti dit « sérieux » comme un parti socialiste au sens historique du terme.

Or, donc, cela m’amène à ma vraie réflexion de fond, politiquement s’entend. Au risque de décevoir mes amis trotskistes, qui croient encore que la Révolution d’Octobre 1917 se reproduira demain, dès lors que l’on considère le « communisme de guerre » et la « Nouvelle Politique économique » (la NEP) puis la prise de pouvoir par Staline, le communisme tel qu’envisagé par Marx n’a aucune historicité. Je conçois que les quelques badernes réactionnaires biberonées à la glose de Stéphane Courtois en tireront quelque tristesse. Le renégat Courtois a perdu son statut d’historien avec son Livre noir du communisme dès lors qu’il a tenté de faire exister quelque chose qui n’a aucune traduction historique. C’est ballot mais c’est ainsi.

Voilà donc pour Staline. Le « petit père des peuples » n’a rien à voir avec le communisme. Et je me souviens, en guise de conclusion, d’un épisode albigeois. En 1991, j’étais rédacteur en chef de l’hebdomadaire de la fédération du Tarn du PCF. Cette année-là, les derniers nostalgiques de ce « socialisme de caserne » qu’était le régime dit soviétique ont tenté un putsch. Dont l’échec n’a eu d’effet que de permettre la prise de pouvoir de cet alcoolique d’Eltsine et des ex apparatchiks vrais héritiers de Staline dans l’exercice du pouvoir. La déroute des nostalgiques de la dictature m’a fait sauter de joie. Enfin, la chute définitive de ce qu’il restait du bloc de l’Est mettait fin à la confusion mentale. Nous allions pouvoir construire le communisme et le proclamer sans honte, sans craindre l’amalgame. Je ne parle pas ici du recul en matière de niveau de vie qu’ont subi les habitants des pays de feu le bloc de l’Est. Je croyais que c’était clair mais on m’a dit qu’il fallait préciser.

Je reste convaincu de l’objectif mais j’ai bien peur d’avoir fait preuve d’un peu trop d’enthousiasme. Visiblement, il y a encore des crétins pour croire que l’URSS était vraiment un pays communiste. Il y a du boulot, moi je vous le dis.

——————————-

Bonus vidéo : The Weathermen « Poison (12″ Mix) »

Publicités

Hommage aux anars espagnols, arrestation des anars français

Décidément, les Staliniens ne sont pas – toujours – ceux que l’on croit. La Commémoration 2012 de la Libération de Paris par les combattants de la 2e Division blindée commandée par le général Leclerc a été l’occasion d’un épisode ô combien malheureux. Outre qu’est régulièrement oublié le soulèvement des Forces Françaises de l’Intérieur dirigé par le camarade communiste Henri Rol-Tanguy, cette année nos camarades anarchistes ont fait les frais de la répression.

Eu égard à l’hommage rendu explicitement aux combattants espagnols de la « nueve », la 9e compagnie, de la 2e DB, – par le président de la République lui même ! – les militants de la Fédération Anarchiste, d’Alternative libertaire et d’autres encore sont venus – exceptionnellement à ma connaissance – rendre hommage aux leurs. C’est que les combattants de la « nueve » étaient pour beaucoup des Républicains espagnols et surtout des anarchistes, survivants de la 26e division républicaine (ex colonne Durutti). Je me permets de vous faire partager le témoignage de Luis Royo, le dernier des Espagnols de la « Nueve » :

« Des Républicains espagnols qui sont entrés dans Paris avec la Nueve, la neuvième compagnie de la deuxième DB, commandée par le capitaine Dronne, il ne reste que moi. Je suis fier de participer au soixantième anniversaire de la libération de la capitale. Pour le cinquantième, personne n’a pensé à nous. Nous n’avons pas été invités aux commémorations. Nous étions alors plusieurs. Maintenant, il ne reste plus que moi. Les autres sont partis sans reconnaissance.
J’avais 17 ans quand j’ai fui le franquisme. Je suis arrivé en France en 1939 par les montagnes à Prats-de-Molo. J’ai été interné sur place puis déplacé au camp d’Agde. Là, des tantes qui étaient installées dans la région sont venues me réclamer. Leurs hommes étaient à la guerre. Elles avaient besoin de bras à la ferme.
Quand il y a eu l’armistice, les autorités françaises n’ont pas voulu renouveler mes papiers. Les gendarmes m’ont donné le choix, l’Espagne, l’Allemagne ou la Légion pour laquelle j’ai opté comme beaucoup d’Espagnols. J’ai déserté pour la France Libre, la 2e DB.
Quand les Américains ont eu consolidé la tête de pont normande nous avons débarqué le 1er août 44 à Omaha Beach. Nous avons nettoyé la poche de Falaise du 7 au 21 août. Le 23, nous avons couché à Arpajon, le 24 neutralisé un char allemand à la Croix de Berny.
Le 25 à Paris, notre bataillon a libéré les Invalides et l’Ecole Militaire. Le 26, nous avons rejoint l’Hôtel de Ville. Puis on a attendu de l’essence au Bois de Boulogne jusqu’au 7 septembre avant de partir vers la Moselle où j’ai été blessé.
Depuis, j’ai un bout de ferraille dans le poumon. j’ai été soigné dans un hôpital américain en Angleterre puis j’ai été démobilisé sans un sou, sans habits, sans logement, sans travail ».

Pour en savoir plus, je vous renvoie à la lecture de cet article assez complet de mes camarades du Parti de Gauche Midi-Pyrénées. Nos amis libertaires ont donc souhaité saluer la mémoire de combattants antifascistes dont ils revendiquent fort justement l’héritage. Pour ma part, la présence de libertaires dans une commémoration organisée par la République, je trouve ça chouette.

Mais voilà ! Les anars étaient venus avec leurs drapeaux. Noirs. Ils se sont vus accuser de « rassemblement interdit », alors que la commémoration était évidemment publique, et d’arborer des « drapeaux non républicains ». Les libertaires ont été pris à partie par la police, qui n’agissait sûrement pas sans ordre. Résultat des courses, quinze militants de la Fédération Anarchiste ainsi qu’un militant d’Alternative Libertaire et deux passantes sont restés quatre heures aux commissariats du huitième et du neuvième arrondissement pour avoir voulu honorer la mémoire des valeureux combattants de la « Nueve ». Moi, sérieux, ça me choque.

Les rapports entre la tendance dans laquelle je me reconnais et les camarades libertaires n’ont pas été souvent marqué du sceau de la fraternité militante. En ce mois d’août où il est de bon ton de saluer la mémoire du « Vieux » (Léon Trotsky) assassiné ce mois de 1940 par Ramon Mercader sur ordre de Staline, je me souviens que ce même « Vieux » a commandé l’Armée rouge qui a massacré les anarchistes ukrainiens regroupés derrière Makhno comme les marins de Cronstadt qui refusaient l’autoritarisme léniniste. Je peux aussi évoquer, moi qui m’intéresse à la guerre d’Espagne, les combats fratricides entre staliniens et anarchistes de 1936 à 1938. Dans ces conflits de famille, les sociaux démocrates étaient toujours restés à l’écart. Jusqu’à ces dernières années.

Il est extrêmement regrettable que, en présence du « président normal », la commémoration de la Libération de Paris ait été marquée, cette année, par des arrestations de militants anarchistes. Pour qui croit à la force des symboles, celui-ci est plus que malheureux qui laisse à croire que, en raison de ses positions politiques, on puisse être exclu de cérémonies républicaines. Je suis sûr qu’une telle mésaventure (veuillez excuser l’euphémisme) n’arriverait pas à des anciens combattants nostalgiques de l’Algérie française.

——————————-

Bonus vidéo : Métal Urbain « Anarchie en France »


Espagne : des affrontements pour « célébrer » le 18 juillet

Si vous n’allez pas plus loin, retenez juste ça :

Rassemblement de solidarité avec le peuple et les mineurs d’Espagne en lutte
Jeudi 19 juillet à 18h devant l’ambassade d’Espagne
22 avenue Marceau à Paris (métro Alma-Marceau ligne 9)

Le symbole est fort. Violent même. Cette nuit du 18 au 19 juillet a été, une nouvelle fois, marquée par des affrontements très violents entre mineurs et antidisturbios de la guardia civil de sinistre mémoire. Cette fois, c’est un petit village de 700 habitants, San Roman de Bembibre, au cœur du Léon minier, qui a été attaqué par les « forces de l’ordre ». L’alerte a été donnée via les réseaux sociaux autour de minuit, avant que les brouilleurs utilisés par la guardia civil ne coupent la bourgade du reste du monde. Ce qui explique les rares photos et vidéos disponibles.

Il y a eu des barricades. Il y a eu des tirs de balles réelles et de projectiles ressemblant à des balles de golf, et pas en caoutchouc mou. Il y a eu un peuple et les représentants les plus combatifs de sa classe ouvrière soumis à l’assaut des forces de répression. Heureusement, à ma connaissance, il n’y a pas eu de morts.

Vous allez me dire que c’est un affrontement de plus, dans le cadre d’un conflit qui est émaillé par la violence. J’ai déjà écrit sur les raisons qui poussent Mariano Rajoy, le premier ministre espagnol, à intensifier la répression. Comme Margaret Thatcher avant lui, il se donne comme mission de transformer radicalement l’Espagne. Il parle de « passer dans la modernité », il s’agit plutôt d’imposer à la piel de toro le modèle post industriel en vigueur en Europe occidentale. Raison pour laquelle il a obtenu le soutien de l’Union, de la Commission et de la Banque centrale européennes.

Projectiles tirés à San Roman de Bembibre la nuit du 18 juillet

Mais ce qui s’est passé cette nuit du 18 juillet est hautement symbolique. En Espagne, le 18 juillet c’est la date anniversaire du soulèvement militaire déclenché par Franco en 1936. Aujourd’hui, 19 juillet, une partie de la classe ouvrière internationale commémore le début de la Révolution lancée pour battre les rebelles. Las, vous connaissez la suite des événements

C’est donc à cette date précise que la guardia civil a lancé l’assaut contre San Ramon de Bembibre. Je ne peux qu’y voir un symbole hautement politique. Je ne peux dire, de là où j’écris que Rajoy est un franquiste. Je sais juste qu’il est le chef du Partido Popular fondé par Manuel Fraga en 1989, lequel était ministre de Franco et, si ma mémoire est bonne, l’héritier politique du caudillo. Le Partido popular est le descendant direct de l’Alliance populaire, coalition conservatrice fondée en 1976 et dirigée par une majorité d’anciennes personnalités politiques du franquisme. Ce que je peux écrire aussi, en écho de ce que me disent mes correspondants espagnols, c’est que la réaction relève la tête dans la péninsule ibérique. L’Opus Déi mais aussi les nostalgiques de la Phalange de Primo De Ribeira se sentent pousser des ailes. Le gouvernement central espagnol, quant à lui, passe pudiquement sous silence le soulèvement et les victimes des fascistes.

N’en reste pas moins que, ce jeudi 19 juillet, les principales centrales syndicales que sont l’UGT et les Commissionnes obreras (Commissions ouvrières) appellent à la grève et à des manifestations dans le pays. Il s’agit de s’opposer au plan d’austérité adopté par la droite le 11 juillet dernier. D’un montant de 65 milliards d’euros, il accélère, outre la liquidation de l’industrie charbonnière, la casse des services publics et la privatisation des dernières entreprises nationales espagnoles. Ce mouvement organisé par les syndicats cohabite avec des manifestations beaucoup plus spontanées, dont la plus importante en date a eu lieu dimanche 15 juillet au soir quand des milliers d’Espagnols sont descendus dans les rues.

Il est fort possible que l’été espagnol version 2012 soit chaud. Mais ce ne sera pas en raison de la météo.

———————————–

Bonus vidéo : Rosa Leon « Ay Carmela »


Athènes, Aulnay, Madrid, voyage dans le nouvel âge capitaliste

Clairement, on ne lâche rien. Après, c’est sûr que le week-end du 14 juillet n’est guère propice aux mouvements de masse. Nous nous sommes malgré tout retrouvés à une cinquantaine devant l’ambassade d’Espagne à Paris. A titre personnel, j’étais heureux d’y retrouver mi hermano José Angel et ma bande de potes dont Arthur Fontel et le petit Pierre d’Evry, qui n’est encarté nulle part. Bref… Même s’il y avait bien d’autres personnes, nous étions tout de même dans l’entre soi. A Bordeaux, Fanfan me dit qu’ils étaient une centaine. Comme quoi, tout le monde ne se met pas en vacance.

En même temps, il faut le dire : ça tombe comme à Gravelotte. Référent sur l’action pour le Parti de Gauche, j’ai eu à mettre en lumière la cohérence entre ce qui se passe à Madrid, à Athènes et à Aulnay-sous-Bois. Il y a deux cohérences en fait : l’une tient à la nature du capitalisme dans son nouvel âge, l’autre tient à l’adaptation de l’Union européenne à ce nouvel âge.

En clair, depuis quelques années, le capitalisme est entrée dans une phase où la production de richesses physique, dans les pays occidentaux, rapporte bien moins que la spéculation boursière et les dividendes liés à la généralisation de l’actionnariat. L’accumulation de richesses, dont l’oligarchie s’approprie l’essentiel, ne passe désormais plus par la production de biens matériels dans la vieille Europe. Les fortunes se bâtissent mieux, selon les critères de la classe possédante, au travers des profits financiers.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay ainsi que la suppression de quelque 8 000 postes de travail en France. A contrario, PSA se développe fort bien au Maghreb et au Brésil, où les marchés émergents et la montée en puissance d’une « classe moyenne » structurée, alliée à la faiblesse des salaires offerts aux ouvriers, maintiennent débouchés économiques et plus-values importantes. Ce qui n’est pas le cas en France. Dans l’hexagone, le secteur d’activité qui rapporte le plus au groupe PSA reste le secteur financier… Dans un pays où l’on compte 600 000 véhicules individuels pour un million d’habitants, sauf à développer des automobiles adaptées à la demande en moyen de locomotion propre, il n’y a rien à attendre d’un point de vue capitalistique.

Mais la recherche, ça coûte cher et ne rapporte qu’à long terme. Pendant ce temps, les actionnaires doivent se contenter de la portion congrue et d’un bénéfice qui, pour confortable qu’il soit, n’atteint pas les rendements attendus. Exit donc la production automobile. C’est de la même manière qu’en Espagne on liquide l’extraction charbonnière. « Au nom de la concurrence libre et non faussée », qui aboutit à une spécialisation géographique des activités du capital. La suppression des aides publiques aux charbonnages espagnols intervient au moment même où le Partido Popular au pouvoir entérine un plan d’austérité de 65 milliards d’euros en échange de 100 milliards de prêts concédés par la Banque centrale européenne en vue de recapitaliser le secteur bancaire ibérique. On voit bien la concordance des mesures : arrêt d’une activité de production d’un côté, remise en état du bras armé de la finance outre Pyrénées. La « crise » a bon dos. Des milliers d’Espagnols l’ont encore clamé dans les rues madrilènes dimanche 15 juillet. Que se jodan !

Derrière le plan d’austérité, c’est bien la construction d’un nouveau modèle économique et social qui est mis en œuvre à marche forcée par Rajoy et Bruxelles. Si vous voulez avoir un aperçu de ce que produit ce genre de mutation, il faut faire un trajet de plusieurs centaines de kilomètres pour se rendre en Grèce. Dans ce pays-ci, l’Union européenne a posé clairement la donne : en finir avec les services publics, liquider le patrimoine commun à la population en privatisant tout ce qui peut l’être. La dette a bon dos. L’essentiel est de préserver le secteur bancaire, source des profits futurs, qu’importe si le peuple doit crever et même plus à petit feu. L’Italie est, avec l’Espagne, la prochaine sur la liste. Le Portugal arrive juste après.

C’est que le projet politique a désormais vocation à s’étendre. Il finalisera les mutations de fond (appelées « réformes structurelles », dans la novlangue bruxelloise) des sociétés européennes. On le trouvera entre les lignes du Mécanisme européen de stabilité (MES) et du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l’union économique et monétaire (TSCG). Au cas où les gouvernements démocratiquement élus viendraient à vouloir s’émanciper du cadre politique fixé par les Commissaires européens, il est acté que les lois de finances, celles qui fixent les budgets des états, devront passer par la case « validation » à Bruxelles avant même que d’être débattues par les élus des nations… Si ce n’est pas se donner les moyens d’imposer son dogme idéologique, cela y ressemble pas mal.

Interviewé par une télévision espagnole

Ce sont là mes quelques réflexions du week-end, suite aux conversations que j’ai eues avec l’ami Perceval45 et Danièle Obono, mon amie de Convergences et Alternatives. C’est aussi ce que j’ai résumé lors de mon intervention devant l’ambassade d’Espagne. Je vais tâcher d’y revenir plus en détails à la rentrée, tant je me rends compte que mon propos, déjà ébauché dans une note précédente, exige d’être approfondi.

—————————–

Bonus vidéo : Fermin Mugurruza « Sindikatua »


Espagne : la répression pour imposer un ordre nouveau

C’est un cap nouveau qui vient d’être franchi en Espagne. J’ai déjà évoqué la violence de la répression dont est victime le mouvement de grève des mineurs. Il ne se passe pas une semaine sans que l’on dénombre de nouveaux blessés dans toutes les régions touchées par le conflit. Mais, les affrontements qui ont eu lieu à Madrid dans la journée du mecredi 11 juillet et qui se sont soldés par près de 80 blessés et pas loin de 10 arrestations, témoignent du passage d’un cap symbolique.

Sur twitter, une de mes correspondantes espagnoles lançait cette accusation en direction de la police : « Ils nous ont attaqués ! ». Les images collectées hier après-midi confortent son propos. Les forces anti-émeutes ont utilisés des armes tirant des balles en caoutchouc provoquant des blessures sérieuses mais pas mortelles. Si le gouvernement fait état de la présence de groupes violents parmi les manifestants, la théorie du piège contre la grande majorité d’entre-eux commence à se vérifier. Selon des témoignages concordants, les manifestants venus des provinces espagnoles devaient regagner des bus pour rentrer chez eux. Quand ils s’en sont rapprochés, les unités anti-émeutes les y attendaient. La chasse aux mineurs et à leurs soutiens semble s’être poursuivie une bonne partie de la soirée, notamment du côté de la Puerta Del Sol.

Les forces de l’ordre, elles mêmes, confirment : « Suppressions de droits syndicaux, quotas d’arrestations illégales à respecter, protocoles et uniformes inspirés de l’armée… » : Le premier syndicat de policiers espagnols – le Syndicat unifié de la police – dénonce une tentative de militarisation de leurs missions et de leur corporation. Son secrétaire général exprime également son soutien au mouvement des indignésC’est que, derrière le conflit des « gueules noires », se trame une épreuve de force entre le gouvernement conservateur et le mouvement social.

De facto, le parallèle avec la répression qu’a déchaîné Margaret Thatcher contre les mineurs britanniques en 1984 s’impose. Certes, les situations historiques, politiques et sociales sont différentes. Mais les deux gouvernements conservateurs sont soumis au même enjeu : imposer à leur population un changement aussi radical que rapide, et donc brutal, de société. Il s’agit d’en finir, assez définitivement, avec un modèle de société : le welfare state en Grande-Bretagne ; une société encore industrialisée et finançant ses services publics par ce biais en Espagne.

Victime d’un tir de la police anti-émeute, cette fillette aurait 11 ans

Il y a, au-delà des Pyrénées, une seconde raison. L’adoption d’un plan d’austérité d’un montant de 100 milliards d’euros par le parlement espagnol le 9 juillet va entraîner des coupes sombres dans les budgets sociaux, les services publics, les industries où l’état central détient encore des participations. C’est une accélération sans précédent de l’intégration de l’Espagne dans une Europe ultra-libérale dessinée par la Banque Centrale Européenne et son bras politique, la Commission Européenne. L’Espagne – ou du moins les Espagnols – entrevoit le spectre de la Grèce. Ces mesures, très impopulaires, sont en capacité de soulever un pays où la contestation agissante est bien plus répandue que dans notre bel hexagone.

A l’été 2011, j’ai passé une quinzaine de jours dans le nord de ce pays. Outre que j’ai noté un nombre incroyable d’inscriptions politiques sur les murs, j’ai croisé à plusieurs reprises, en plein mois d’août, des rassemblements d’indignés. Les centrales syndicales majeures, UGT et Commissiones obreras (CCOO) y sont fortes et disposent d’une audience large. L’Espagne, c’est enfin le pays de l’anarcho-syndicalisme de masse. Même si la CNT n’est plus aussi puissante qu’elle l’était dans les années 30, avec plus d’un million de membres, elle garde encore son impact au sein de la classe ouvrière consciente. Dans ce contexte, pour la droite au pouvoir à Madrid, casser les reins des mineurs a une vocation politique claire. Si la réaction parvient à défaire cette corporation hautement symbolique, ce serait un message définitif envoyé à l’ensemble des forces de progrès hispaniques.

Il en va, pour Rajoy, de sa crédibilité devant ses « partenaires » européens. On sait que la Commission Européenne conditionne l’attribution des prêts de la BCE à la stricte tenue des objectifs de réduction des dépenses publiques. Le Partido Popular au pouvoir a donc un besoin vital de museler la contestation sociale. C’est le gage des « aides » européennes autant que celui de mener à bien son projet de remodelage du modèle social espagnol. Le tout dans le cadre du nouvel âge du capitalisme, un âge dans lequel l’accumulation des richesses par l’oligarchie n’a plus besoin des productions industrielles nationales. La financiarisation de l’économie est devenue telle que le maintien d’une activité de production est devenue un frein à l’enrichissement de la classe possédante.

 

Bonus militant :

Des rassemblements de soutien au peuple espagnol, aux mineurs en lutte et contre la répression policière sont prévus samedi 14 juillet un peu partout en France. Voici la liste des lieux et heures que je me suis procurée.

* Paris 14h00 | Ambassade
Adresse : 22, avenue Marceau
* Besançon 14h00| Consulat Honoraire
Adresse : 2 E, rue Isembart, Résidence « le président » – 25000 Besançon
* Fort-de-France (Martinique) 14h00 | Consulat Honoraire
Adresse : Pointe La Rose 97231 Le Robert
* Bayonne 14h00 | Consulat général
Adresse : Résidence du Parc 4, avenue du B.A.B. – 64100 Bayonne
* Bordeaux 14h00| Consulat général
Adresse : 1, rue Notre-Dame 33000 Bordeaux
* Dijon 14h00| Vice-Consulat Honoraire
Adresse : 11, rue du Tillot 21000 Dijon
* Le Havre 14h00 | Vice-Consulat Honoraire
Adresse : Europe building Quai de l’Europe B.P 119 76051 Le Havre Cédex
* La Rochelle 14h00 | Vice-Consulat Honoraire
Adresse : Quai des Chaluts – Port de Pêche Chef de Baie 17045 La Rochelle Cedex 01
* Lyon 14h00 | Consulat général
Adresse : 1, rue Louis Guérin 69100 Villeurbanne
* Marseille 14h00 | Consulat général
Adresse : 38, rue Edouard Delanglade 13006 Marseille
* Montpellier 14h00 | Consulat général
Adresse : 24, rue Marceau – B.P. 51221 34010 Montpellier Cédex 01
* Nice 14h00 | Vice-Consulat Honoraire
Adresse : 4, boulevard Jean Jaurès 06300 NICE
* Pau 14h00 | Consulat général
Adresse : 6, place Royale 64000 Pau
* Perpignan 14h00 | Consulat général
Adresse : 12, rue Franklin 66000 Perpignan
* Rennes 14h00 | Consulat Honoraire
Adresse : 2, allée des Açores 35200 Rennes
* Rouen 14H00 Vice Consulat, :22 Rue de la Croix d’Yonville, 76000 Rouen
* Strasbourg 14h00 | Consulat général
Adresse : 13, quai Kléber B.P 40026 67001 Strasbourg Cédex
* Toulouse 14h00| Consulat général
Adresse : 16, rue Sainte Anne 31000 Toulouse
* Toulon 14h00| Vice-Consulat Honoraire
Adresse : 215, avenue de la Victoire Immeuble Le Mont d’Or 83100 Toulon

——————————————-

Bonus vidéo : Kortatu « A La Calle »


Espagne : la marche noire des mineurs vire au rouge

J’ai déjà blogué sur le sujet et encore hier. Je me permets de poursuivre en publiant les photos qui ont marqué la marcha negra des mineurs espagnols sur Madrid. Ils sont arrivés dans la nuit du 10 au 11 juillet.

Dans la journée de ce mercredi 11 juillet, les mineurs venus de toute l’Espagne ont été rejoints dans les rues par la population madrilène. Le cortège était beau et puissant.

Les mineurs remontent dans leurs bus après la manifestation. Mais… à côté…

A côté, ou en marge de la manifestation, la répression commence.

Les affrontements débutent entre des mineurs et la police devant le ministère de l’Industrie.

Selon les informations que j’ai glanées, le SAMU qui a finalement soignée cette femme de mineurs blessée par la police a été longtemps bloqué par les « forces de l’ordre ».

Voilà pour aujourd’hui… Les photos parlent d’elles mêmes.

Grand merci à Monabone75 pour son relais de la lutte exemplaire de nos frères espagnols.

—————————–

Bonus video : La Polla Records « Capitalismo »


Guerre de classes dans les Asturies

Dedicado a mi hermano José Angel

Il y a des matins comme ce matin. Tranquille, tu commences à jeter un œil à ta tweetlist dans le RER, en pensant à l’Ecosse, au morceau d’Editors que tu dois écouter… Vaguement, tu te fais le programme de la journée. Ecrire sur les kolkhozes (la note inachevée), préparer un texte sur la Commune de Paris et l’autogestion. Puis, d’un coup, c’est le ventre qui se serre et les yeux qui commencent à piquer. La camarade Monabone75 tient toujours, dans l’indifférence quasi générale, le compte rendu quotidien de la grève des mineurs espagnols. Et tu te rends compte que c’est l’enfer que connaissent nos camarades ibères.

La nuit qui vient de se dérouler, entre le lundi 9 et le mardi 10 juillet, a juste été le moment de scènes de guerre dans les Asturies. Le village de La Pola de Lena, haut lieu de la lutte minière, a connu l’irruption de la Guardia Civil, de triste mémoire espagnole. La vidéo que je vous conseille de regarder, malgré sa mauvaise qualité, est sans appel : ce sont bien des tirs à balles réelles que l’on entend, auxquels vont répondre des barricades. Ces incidents, qui font suite à d’autres affrontements notamment la semaine passée, interviennent au moment même où les mineurs venus des Asturies mais aussi du Léon, et rassemblés dans la Marcha negra, arrivent à Madrid. La manœuvre du gouvernement de droite dirigé par Rajoy est limpide : frapper les familles pendant que les mineurs sont loin, pour les détourner de leurs objectifs.

C’est d’autant plus essentiel pour les dirigeants du Partido Popular, la droite dure héritière du franquisme, que, malgré une propagande éhontée, la popularité de la lutte des mineurs ne se dément pas. Du coup, il faut vraiment tuer cette lutte populaire et de classe. Toute ressemblance avec le conflit des mineurs britanniques contre Margaret Thatcher n’est pas fortuite. Encore moins due au hasard. A toutes fins utiles, puisque bon nombre d’entre-vous vont être en vacances, je vous suggère, si ce n’est déjà fait, de lire GB84 de David Piece sur le sujet. Vous verrez, sous couvert de (un peu de) fiction, que les conservateurs se sentent en guerre avec la classe ouvrière et qu’ils sont prêts, pour parvenir à leur fin, à utiliser des méthodes militaires.

Pendant ce temps-là, notre camp défile, chante, manifeste, mène la lutte pacifiquement. Même si les mineurs espagnols peuvent parfois utiliser des moyens plus en rapport avec une lutte pour la survie. Un jour, peut être, faudra-t-il songer à lutter à armes égales contre l’oligarchie et la droite revancharde. En effet, Rajoy et de sa clique du Partido Popular, qui se revendiquent du « centre réformiste », ont quand même un lien avec Franco. Pas seulement parce que le fondateur du PP, Manuel Fraga, en fut le ministre. Fraga était aussi l’héritier politique désigné du caudillo. Et, entre cette droite-là et les mineurs, il y a un vieux contentieux qui date, au plus tôt, de 1934, je l’ai déjà évoqué.

En Espagne, la contestation agissante est bien plus répandue que dans notre bel hexagone. A l’été 2011, j’ai passé une quinzaine de jours dans le nord de ce pays. Outre que j’ai noté un nombre incroyable d’inscriptions politiques sur les murs, j’ai croisé à plusieurs reprises, en plein mois d’août, des rassemblements d’indignés. L’Espagne, c’est aussi le pays de l’anarcho-syndicalisme de masse. La CNT n’est plus aussi puissante qu’elle l’était dans les années 30, avec plus d’un million de membres, mais elle garde encore son impact au sein de la classe ouvrière consciente. Dans ce contexte, pour la droite au pouvoir à Madrid, casser les reins des mineurs a une vocation symbolique. Si la réaction parvient à défaire cette corporation hautement symbolique, ce serait un message clair envoyé à l’ensemble des forces de progrès hispaniques.

C’est bien ce que nous a montré l’expérience anglaise. Les mineurs britanniques ne s’y trompent pas qui soutiennent massivement le mouvement de leurs homologues d’outre-Pyrénées.

Bonus militant :                         

Signez l’Appel de soutien à la lutte des mineurs espagnols

(À signer via cette adresse : yoapoyoalamineria@gmail.com)

Le combat des mineurs en défense de leurs emplois constitue un exemple de lutte, de combativité et d’auto-organisation qui doit être soutenu par l’ensemble de la classe ouvrière, par la gauche et par les mouvements sociaux.
L’impact de ce combat est en train de susciter une solidarité qui s’étend à tous les secteurs et dans toutes les régions. Il inspire tous ceux et toutes celles qui luttent en ce moment pour s’opposer aux attaques incessantes contre les droits sociaux et les droits des travailleurs.
Il faut résoudre les problèmes des bassins miniers et il faut commencer à les résoudre dès maintenant, avec des objectifs à court et moyen terme. A court terme, il est nécessaire de défendre tous les emplois pour éviter l’aggravation de la tragédie sociale que subissent depuis des années les familles des travailleurs dans ces régions. A moyen et long terme, il est nécessaire d’avancer des alternatives d’emploi réelles dans les secteurs énergétiques non polluants qui permettent de sortir de la crise sans hypothéquer l’avenir des travailleurs.
Au cours de ces dernières années de reconversion, les fonds publics destinés à cette fin ont été dilapidés et utilisés au profit d’une petite minorité. Mener une enquête sur leur affectation précise et établir les responsabilités, c’est le premier pas nécessaire afin d’ouvrir un véritable processus qui impulse un nouveau modèle productif, généré et contrôlé par ceux et celles d’en bas. Un nouveau modèle productif qui soit au service des besoins sociaux de la majorité et respectueux envers notre planète.
Tandis qu’ils sauvent les banques et les banquiers, l’austérité retombe sur les épaules des travailleurs qui se voient forcés de lutter pour défendre leur avenir. Les mineurs nous montrent le chemin que doivent suivre les autres secteurs en lutte. Nous voulons leur exprimer notre soutien et nous lançons un appel pour élargir leur exemple. Il en va de notre avenir.

PREMIERS SIGNATAIRES : Alfonso Sastre, écrivain et dramaturge ; Willy Toledo, acteur ; Eva Sastre Forest, éditions Hiru ; Rafael Xambó, professeur de sociologie, Université de Valencia ; Carlos Gómez Gil, sociologue et professeur de l’Université d’Alicante ; José Ramón González Parada, sociologue et directeur de la revue Esbozos ; Salvador López Arnal, collaborateur à Rebelión et El Viejo Topo ; Jerónimo Aguado Martínez, paysan ; Juan Ramón Capella, professeur de philosophie du droit, de morale et de politique ; Miguel Riera, directeur de El Viejo Topo ; Joxe Iriarte Bikila, écrivain et membre de Gorripidea ; Santiago Álvarez Cantalapiedra, directeur de la revue Papeles de relaciones ecosociales y cambio global ; Olga Rodríguez, journaliste et écrivaine ; María Trinidad Bretones, professeure d’économie, Université de Barcelone ; Esther Vivas, activiste et journaliste ; Santiago Alba Rico, essayiste et philosophe.

——————————

Bonus vidéo : Class War « Class War »